
Peut-on vivre plus libre sous une dictature ? La question paraît absurde. Depuis vingt ans, les régimes autoritaires gagnent du terrain et les trois quarts de l’humanité vivent désormais sous une autocratie. Pourtant, des lectures sur la Chine m’ont mis la puce à l’oreille : un livreur qui change de ville comme de métier, des jeunes femmes qui choisissent leurs amants, un paysan qui tient tête à l’État. Et le bilan s’avère plus troublant que prévu.
[Suite de l’ enquête sur l’histoire du 21e siècle: premier bilan]
Jeudi 15 octobre. Les libertés menacées
À la question : « Comment les libertés ont-elles évolué dans le monde depuis vingt-cinq ans ? » Une réponse affligeante paraît s’imposer : le retour en arrière. Tous les voyants semblent au rouge. En Russie, l’opposition a été muselée, les journalistes arrêtés ou contraints à l’exil, les médias indépendants fermés. En Turquie, Recep Tayyip Erdogan a fait emprisonner opposants, journalistes et universitaires. En Inde, Narendra Modi s’en prend aux musulmans : lois discriminatoires, démolitions de mosquées et de maisons (la « justice des bulldozers »). Aux États-Unis, Donald Trump s’attaque à la presse, aux juges, cherche à restreindre le droit de vote : l’État de droit est menacé dans le pays où il semblait le mieux enraciné.
En 1990, après la chute du mur de Berlin, l’optimisme démocratique pouvait laisser espérer une avancée irrésistible des libertés dans le monde. Trente-cinq ans plus tard, l’histoire semble avoir fait marche arrière. Chaque année, Freedom House, une ONG installée à Washington, publie un rapport, « Freedom in the World » (« La liberté dans le monde »). Dans son édition 2026, l’organisation constate pour la vingtième année consécutive un recul 1. Seul un humain sur cinq (21 %) vit à présent dans un pays « libre », contre près d’un sur deux (46 %) il y a vingt ans. En cause : le basculement de 30 pays « partiellement libres » vers la catégorie « non libres ». On pense à la Russie, la Turquie, l’Égypte. Le déclin des libertés passe aujourd’hui moins par des coups d’État que par une érosion progressive, menée par des dirigeants élus, mais qui s’emploient dès qu’ils accèdent au pouvoir à mettre au pas les juges, les médias et les opposants. Les États-Unis de Donald Trump en sont le cas le plus emblématique. Le diagnostic est sans appel : les libertés régressent dans le monde. Comment dire le contraire ?
C’est pourtant ce que je m’apprête à faire.
Car il y a une autre version de l’histoire. Si on ne se focalise pas uniquement sur les libertés politiques, mais aussi sur d’autres domaines de la vie des citoyens – le libre choix de ses études, de son travail, de son conjoint, d’avoir ou non des enfants, de voyager, de consommer ou de pratiquer tel ou tel loisir… –, il se pourrait que certaines de ces libertés progressent, y compris sous un régime autoritaire. Cette idée m’est venue en parcourant deux lectures sur la Chine.
Parlez-moi d’amour
Voici quelque temps, en étudiant la condition des femmes en Chine, j’ai découvert combien les Chinoises s’étaient émancipées du modèle patriarcal en quelques décennies. Dans Parlez-moi d’amour (2018), la journaliste Xinran raconte l’évolution de la vie amoureuse sur quatre générations de femmes d’une même famille. La grand-mère, née dans les années 1930, a vécu le mariage arrangé. Sa fille a rencontré son amoureux pendant la Révolution culturelle : ils se sont choisis, mais leur mariage restait soumis à l’accord du Parti. La petite-fille, Lili, a des mœurs très différentes : elle a connu plusieurs partenaires, noue des relations sur des sites de rencontre, multiplie les aventures et ne cherche pas forcément le mariage, plutôt un homme riche qui l’entretiendrait. Tant du point de vue des mœurs sexuelles que des normes du mariage, il y a là une libération 2.

L’autre piste qui m’a mis la puce à l’oreille est le livre Ma vie de livreur à Pékin (Autrement, 2026). L’auteur, Hu Anyan, mène une double vie. Le jour, il vivote de petits boulots, la nuit, il écrit et diffuse ses textes sur des blogs d’écrivains amateurs, très nombreux en Chine. Hu Anyan a travaillé de nuit dans un centre logistique à Foshan, près de Canton, avant de s’installer à Pékin pour rejoindre une amie rencontrée en ligne. Il y est devenu livreur, un job ubérisé, mal payé, piloté par une application qui lui dicte adresses et délais. En 2020, son récit publié en ligne est devenu viral, avec des millions de lecteurs. Ce qui a attiré l’attention d’un éditeur. Le livre s’est vendu à près de deux millions d’exemplaires en Chine.
Plusieurs choses m’ont frappé dans cette histoire. D’abord, la facilité avec laquelle l’auteur change de métier et de ville. Je croyais que la mobilité restait strictement encadrée en Chine. Ensuite, la liberté de ton du livre : sans critiquer explicitement le système, Hu Anyan ne cache rien de la dureté du travail, des inégalités énormes, de la déshumanisation des relations. Comment un tel livre a-t-il pu échapper à la censure, être publié et connaître un tel écho ? Autre piste à creuser. J’ai découvert aussi la vitalité de la créativité littéraire. Il existe en Chine une littérature très prolifique de millions d’écrivains amateurs qui publient en ligne des romans en feuilleton, des nouvelles, des poèmes, des récits personnels ou des réflexions sur leur vie. Des plateformes comme Qidian, Jinjiang, Douban et Jianshu permettent aux auteurs de partager leurs écrits, d’échanger avec leurs lecteurs et parfois même de gagner de l’argent.
Voilà donc l’hypothèse à valider (ou non) : n’y aurait-il pas un essor de certaines libertés individuelles dans la Chine contemporaine ? Pour en avoir le cœur net, je vais reprendre les éléments un à un. Je prévois d’explorer quatre domaines : la liberté de circuler ; la liberté de choisir ses études et son travail ; les libertés amoureuses et conjugales (se marier, se séparer, vivre en couple sans être marié) ; la liberté d’expression (hors politique et religion).
J’essaierai ensuite d’étendre l’enquête à d’autres pays qui ont connu un tournant autoritaire, comme la Russie et l’Inde.
Vendredi 16. Moins de mobilisation, plus de mobilité
Je commence par la mobilité. Rappelons d’abord qu’en Chine, le droit de se déplacer en toute liberté était très limité jusqu’à une période récente. Sortir du pays était quasiment interdit, sauf aux diplomates, étudiants, sportifs et hommes d’affaires. Quant à la mobilité intérieure, elle était bridée par le système du hukou : depuis la fin des années 1950, chaque citoyen est rattaché administrativement à son lieu de résidence, ce qui interdisait par exemple à un paysan de s’installer en ville sans autorisation. Puis avec les grandes réformes économiques des années 1980/1990 et le besoin de main-d’œuvre venue des campagnes, le système a été au fur et à mesure assoupli 3. Seules les grandes métropoles, comme Pékin et Shanghai, appliquent encore des critères très stricts à l’installation de nouveaux habitants. Mais même là, des centaines de millions de « travailleurs migrants » vivent et travaillent hors de leur lieu d’enregistrement : ils peuvent circuler, mais n’ont pas toujours accès aux mêmes droits (école des enfants, santé) que les citadins.
Concernant les voyages à l’étranger, la situation a radicalement changé depuis l’an 2000. Un article de la revue EspacesTemps.net permet de mesurer cette évolution spectaculaire : « Le tourisme international chinois : une émancipation sous contrôle ». Elle s’est faite en plusieurs temps. Au début des années 2000, après l’adhésion de la Chine à l’OMC, l’État assouplit la délivrance des passeports privés, jusque-là rarissimes. Puis les Chinois ont pu voyager, mais seulement en groupe et sous strict encadrement. À partir de 2004, l’ouverture de l’Europe aux touristes chinois déclenche le premier grand boom des voyages. Peu à peu, le voyage de groupe recule au profit des voyageurs individuels. Après le brusque coup d’arrêt du covid, les voyages ont repris. Mais entretemps, la donne a changé. Les formalités sont assouplies, les déplacements facilités. Cela dit, tout se fait sous l’œil invisible des caméras à reconnaissance faciale installées dans les aéroports et les gares, des téléphones géolocalisés, du paiement électronique qui trace chaque dépense. L’individu est donc plus libre de circuler, de rencontrer des gens, de consommer…, mais sous haute surveillance numérique.
Samedi 17.
Ce matin, les lycéens français sont dans la rue, rejoints par les syndicats et les Gilets jaunes. Pour ma part, je reste à la maison et poursuis mon enquête. Qu’en est-il de la situation des étudiants chinois ?
Premier constat. En Chine, l’accès aux études supérieures a radicalement changé depuis l’an 2000. Auparavant, l’université était ultraélitiste et n’accueillait à la fin des années 1990 qu’environ 10 % des jeunes. Puis en 1999, pour rattraper son retard, le pouvoir a décidé d’ouvrir largement les vannes. Résultat : un boom du nombre d’étudiants qui a été multiplié par sept en vingt-cinq ans (de 7 millions en 2000 à près de 50 millions aujourd’hui, soit un taux de scolarisation dans le supérieur de 60 % 4).
Pour voir à quoi ressemblent une université chinoise et la vie quotidienne des étudiants, rien de plus simple : je me téléporte dans un univertéi de la chaîne Inside China Lives (des Chinois y filment leur vie quotidienne). Sur la vidéo, on voit une étudiante circuler dans un immense campus (à faire pâlir de jalousie les universités françaises). La multiplication des places et des filières offre aux jeunes Chinois et Chinoises d’aujourd’hui des choix d’orientation dont leurs aînés n’auraient pas osé rêver.
Sauf que cette ouverture présente un sérieux revers : une pression scolaire devenue écrasante. L’étudiante en parle dès le début de sa vidéo. Tout se joue au gaokao, le concours d’entrée à l’université. Pour y réussir, les familles investissent des sommes considérables dans les cours du soir et le soutien scolaire privé, au point que le gouvernement a dû interdire en 2021 le soutien scolaire à but lucratif dans les matières principales.
Pour les études, je m’en tiens donc à un bilan mitigé : davantage de possibilités de faire des études, de choix d’orientation, mais au prix d’une pression familiale et scolaire qui a transformé écoliers, lycéens et étudiants en forçats des études. Une servitude pour moitié contrainte (pour les enfants condamnés aux cours du soir) et pour moitié volontaire (pour ceux qui veulent à tout prix décrocher un diplôme). Une partie de la jeunesse commence d’ailleurs à refuser ces rythmes : c’est le phénomène du tangping (« rester allongé »), apparu en 2021, qui consiste à renoncer à la course à la réussite pour se contenter du minimum. En Chine, on ne manifeste pas, on démissionne de l’intérieur. Un diplôme n’offre plus une garantie de bon poste. Le chômage des jeunes est élevé en Chine, il approche les 20 % en 2025.
Une libération des mœurs
Je passe à une autre facette des libertés : celle de la vie amoureuse. Les données recueillies ce matin confirment ce que j’avais retenu de Xinran sur l’amour en Chine. Le libre choix du conjoint est désormais la norme, comme en Occident. Plus de mariages arrangés, si ce n’est, comme partout, des préférences parentales selon le milieu social (on aime rester entre soi). En revanche, le « prix de la fiancée » (caili), somme versée par la famille du marié, reste encore très pratiqué. Le prix a même flambé dans certaines régions au point que le gouvernement mène campagne contre les « dots exorbitantes ».
Le divorce qui est devenu courant montre un autre signe de l’émancipation féminine. Le pouvoir s’en inquiète et a instauré en 2021 un « délai de réflexion » de trente jours avant tout divorce. Le mariage lui-même recule : 6 millions de mariages en 2024, contre plus de 13 millions en 2013. Beaucoup de jeunes choisissent de rester célibataires ou de vivre en couple sans se marier. La politique de l’enfant unique a été abandonnée en 2015, mais pour des raisons natalistes et non par libéralisme : le pouvoir encourage désormais les couples à avoir deux ou trois enfants… Mais sans succès. Preuve de l’impuissance d’un régime autoritaire à diriger les choix de ses citoyens et citoyennes. Autre signe de libéralisation des mœurs : le succès des applications de rencontre. Quant à l’homosexualité, elle a été dépénalisée en 1997 et retirée de la liste des maladies mentales en 2001. Elle semble davantage tolérée qu’il y a une génération, même si, depuis quelques années, les associations LGBT sont fermées et leur visibilité dans les médias censurée.
Mon diagnostic : sur le plan de la vie amoureuse et conjugale, les Chinois ont bien connu une libération depuis le début de ce siècle.
Je passe à la suite…
Une population pas si muselée qu’on le croit
J’aimerais maintenant explorer un autre aspect des libertés : le droit d’expression. Il est clair que les libertés politiques et syndicales sont évidemment à peu près inexistantes. En France, des centaines de milliers de manifestants défilent dans la rue. En Chine, le droit de manifestation est interdit.
Mais est-ce à dire que toute expression publique est muselée ? Que toute critique du système est bannie ? Les Chinois vivent-ils dans la peur d’être arrêtés à tout moment pour délit d’opinion ? Cela mérite d’être vérifié.
J’interroge CLAUDIA (c’est le nom que j’ai donné à mon assistante IA : Claude 5).
À la question : « En Chine, dans quelle mesure est-il possible d’exprimer publiquement ses opinions pour critiquer les défauts du système : les bas salaires, la pollution, les dysfonctionnements de l’école, etc. ? »
La réponse est circonstanciée. Elle m’apprend que si se mobiliser est interdit, par contre, se plaindre est toléré, et même… encouragé par les autorités.
Les Chinois râlent beaucoup et ouvertement sur les réseaux sociaux. Le prix des loyers, les embouteillages, la pression scolaire, la pollution urbaine, les horaires « 996 » (de 9 h à 21 h, six jours sur sept), il est permis de se plaindre. Le régime a institutionnalisé la plainte : lignes téléphoniques « 12345 » des mairies, forum des doléances du Quotidien du peuple, les pétitions. Et le régime est à l’écoute de ses doléances. Elles lui servent de capteur du mécontentement populaire et certaines réformes sont nées (lutte contre la pollution de l’air après 2013, encadrement du soutien scolaire en 2021) en réaction à ses plaintes.
Mais il y a des lignes rouges à ne pas franchir. Pas question d’appel à l’action collective, pas de mise en cause du Parti. En somme, on peut accuser le maire mais pas le système. Le vieux schéma du « bon empereur mal servi par de mauvais fonctionnaires ».
CLAUDIA m’indique que des sinologues ont décrit ce système sous l’appellation « autoritarisme réactif ». Ce qui veut dire que la société peut dire ce qui ne va pas, à condition que cela reste local, individuel et adressé au pouvoir plutôt que dirigé contre lui 6.

Dimanche 18. L’homme qui refusait qu’on détruise sa maison
Au détour de mes recherches, je tombe sur une image qui pourrait à elle seule résumer tout le paradoxe des libertés individuelles en Chine : une maison encastrée entre les voies d’une autoroute (Ouest-France, vidéo Loopsider).
Située sur le tracé d’une autoroute à Jinxi, dans le Jiangxi, cette maison aurait dû être démolie et son propriétaire, Huang Ping, exproprié. Mais il a obstinément refusé de partir, malgré de longues tractations et une offre de dédommagement de 1,6 million de yuans (plus de 200 000 euros), qu’il jugeait insuffisante. Les constructeurs ont dû faire passer l’autoroute de part et d’autre.
Comment, dans un État tout-puissant, un homme peut-il résister ? Pourquoi les autorités ne l’ont-elles pas exproprié de force, comme cela s’est fait pour des quartiers entiers dans les villes en pleine rénovation ? Justement parce que ces expropriations expéditives, monnaie courante jusqu’aux années 2000, ont provoqué des vagues de protestation. En 2007, la Chine a adopté une loi historique sur les droits réels (Property Law), qui accorde une protection égale à la propriété privée et à la propriété publique. Une première sous un régime communiste. En 2011, un règlement a interdit les démolitions forcées menées sans décision de justice. L’expropriation reste possible pour « intérêt public », mais avec indemnisation. Le cas de ce propriétaire têtu n’est pas unique : on appelle ces irréductibles les « maisons-clous » (dingzihu).
La fin de l’histoire est pourtant amère. « Je regrette un peu », a confié Huang Ping début 2025. Une fois l’autoroute ouverte, le bruit et les vibrations ont rendu la maison invivable ; la famille a fini par déménager, et la maison a fini par être rasée. Autrement dit, un Chinois d’aujourd’hui peut résister à l’État, mais il n’est pas sûr qu’il puisse gagner.
Lundi 19. Premier bilan d’étape
Si les libertés publiques (politiques, syndicales) restent inexistantes en Chine, il y a bien eu, en revanche, un progrès des libertés individuelles dans plusieurs domaines : la vie amoureuse et conjugale, les déplacements dans le pays et à l’étranger, une certaine liberté de se plaindre. Je n’ai pas abordé la question des libertés économiques : celui de créer son entreprise, ouvrir sa boutique, monter son exploitation, tant cela me semble évident. En 2025, le gouvernement chinois a voté une loi de « promotion de l’économie privée ».
Déplacement, travail, relations conjugales, droit d’expression. Au final, je dirais que les Chinois sont en liberté surveillée.
Mardi 20 octobre. Et ailleurs ?
Peut-on généraliser le cas chinois à d’autres pays ? L’Inde, la Russie…
L’Inde. Une évidence m’apparaît. Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, Narendra Modi mène une politique nationaliste hindoue et autoritaire qui l’a conduit à restreindre les libertés : discriminations envers les musulmans, contrôle de la presse (l’Inde est classée autour du 150e rang par Reporters sans frontières). Dernier épisode en date : les arrestations à répétition d’Abhijeet Dipke, chef du Parti du peuple des cafards, un mouvement de jeunes qui conteste la révision des listes électorales.
Mais la restriction des libertés publiques n’a pas empêché l’Inde d’évoluer dans le bon sens pour des millions de jeunes Indiennes. Le mariage des enfants, imposé par les familles, a reculé de moitié, la part des femmes de 20-24 ans mariées avant 18 ans est passée de 50 % au début du siècle à 20 % aujourd’hui. Les jeunes femmes s’émancipent. Elles sont désormais aussi nombreuses que les jeunes hommes dans l’enseignement supérieur. La fécondité est tombée à deux enfants par femme, sous le seuil de renouvellement de la population. Les Indiennes ont accès à la contraception et l’utilisent pour choisir le nombre d’enfants désirés. Si la majorité des mariages sont encore arrangés (notamment dans les zones rurales), les mariages d’amour, libres et consentis, progressent.
La Russie. Et qu’en est-il de la Russie de Vladimir Poutine ? Inutile d’épiloguer sur la restriction des droits politiques depuis son arrivée au pouvoir : censure, arrestations arbitraires, assassinats d’opposants. Je crois qu’on est bien informé sur le sujet.
Mais les Russes vivent-ils pour autant dans la peur ? C’est la thèse défendue par Gilles Favarel-Garrigues dans La verticale de la peur. Ordre et allégeance en Russie poutinienne (La Découverte, 2023). Ce livre, paru un an après le début de la guerre en Ukraine, concordait avec ce que nous apprenaient les informations : les opposants à la guerre bâillonnés, la traque des « agents de l’étranger », le contrôle d’Internet, sans parler du tournant viriliste et de la répression contre les homosexuels. La thèse m’avait paru crédible.
Mais aujourd’hui, je suis plus circonspect. Les Russes n’auraient-ils pas connu, en même temps qu’une restriction incontestable de leurs droits politiques, certains progrès dans la conduite de leur vie privée ?
Une petite investigation m’apprend que certains spécialistes de la Russie ont théorisé un « contrat social poutinien » 7. En gros, les Russes ont renoncé à la liberté politique en échange de celle de consommer, de voyager, de se divertir.
L’existence de ce « contrat implicite » entre la population et le régime fait l’objet de débats. Selon certains auteurs, depuis l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine, le contrat n’est plus d’actualité : la croissance ne permet plus d’offrir davantage de confort, et les libertés de consommer, de voyager, de se divertir, et même d’utiliser Internet, sont désormais restreintes. Poutine cherche dorénavant à vendre à son peuple la « grandeur » plutôt que le confort. Mais il n’est pas sûr que ça marche.
Bilan provisoire
Il est temps de conclure. (Bien d’autres sujets m’attendent)
Le bilan général est paradoxal. D’un côté, les libertés politiques ont régressé depuis vingt-cinq ans dans de nombreux pays ; sur ce point, il n’y a guère de discussion. Je m’en tiens aux rapports publiés sur le sujet (Freedhome, V-Dem Institute 8).
Mais cette évolution cache des progrès des libertés individuelles dans d’autres domaines – et non des moindres. Le cas de la Chine s’avère emblématique : les libertés politiques y sont absentes et la surveillance est totale. Mais la liberté de voyager, de déménager, de choisir ses études, ses partenaires, et même d’exprimer son mécontentement sur tel ou tel aspect de la vie quotidienne, a beaucoup progressé. En Inde, les militants politiques et les musulmans sont réprimés, mais les femmes s’émancipent. La Russie semble faire exception.
À eux deux, la Chine et l’Inde représentent plus du tiers de la population mondiale.
Je me rends compte que je n’ai pas fait le tour du monde. Il aurait fallu étudier l’Afrique, les Amériques, l’Europe. Mais je suis tout de même arrivé à cette conclusion étrange : on peut se sentir libre dans une dictature. Et ces libertés individuelles acquises expliquent sans doute une certaine adhésion au régime en place. Ou encore, à défaut d’adhésion, une indifférence à la politique : la liberté de voyager, de consommer, de mener sa vie amoureuse, de choisir ses loisirs ayant au fond plus de prix que l’engagement politique.
- Freedom House, « Freedom in the World 2026. The growing shadow of autocracy », mars 2026. En ligne ↩︎
- Voir L’amour à la chinoise, L’Humanologue, 2022, ou Danielle Elisseeff, XXe siècle. La grande mutation des femmes chinoises, Bleu de Chine, 2006. ↩︎
- Louis Bertrand et al., « Les migrations internes, une partie intégrante du modèle économique chinois », Trésor-Éco, n° 357, janvier 2025. En ligne ↩︎
- Wei Zhang, « Rethinking China’s tertiary enrollment targets to 2035. UNESCO-based measurement, China–U.S. comparison, and level-shift recommendations », ScienceDirect, mars 2026. https:// sciencedirect.com/science/article/pii/S3117763826000043 ↩︎
- J’ai fait la même expérience avec ChatGPT : la réponse va dans le même sens, de manière plus détaillée ↩︎
- Souhaitant en savoir plus sur cet autoritarisme réactif, Claude me fournit une liste de références bien documentée. Ceux qui emploient explicitement la formule : Christopher Heurlin, Responsive Authoritarianism in China. Land, protests, and policy making (Cambridge University Press, 2016) ; James Reilly, Strong Society, Smart State. The rise of public opinion in China’s Japan policy (Columbia University Press, 2012). Les travaux empiriques qui l’ont fondée : Jidong Chen, Jennifer Pan et Yiqing Xu, « Sources of authoritarian responsiveness. A field experiment in China », American Journal of Political Science, 2016 ; Greg Distelhorst et Yue Hou, « Constituency Service under Nondemocratic Rule », Journal of Politics, 2017 ; Gary King, Jennifer Pan et Margaret Roberts, « How Censorship in China Allows Government Criticism but Silences Collective Expression », American Political Science Review, 2013 (la critique est tolérée, l’action collective non). Les notions voisines : Rory Truex, Making Autocracy Work (Cambridge University Press, 2016) ; Jessica Teets, qui parle plutôt d’« autoritarisme consultatif » (consultative authoritarianism) ; Baogang He et Mark Warren, « Authoritarian Deliberation », Perspectives on Politics, 2011 ; Andrew Nathan, « Authoritarian Resilience », Journal of Democracy, 2003. Texte précurseur sur la capacité d’adaptation du régime : Martin Dimitrov, Dictatorship and Information (Oxford University Press, 2023). En français, l’ouvrage le plus proche est celui d’Isabelle Thireau et Hua Linshan, Les Ruses de la démocratie. Protester en Chine (Seuil, 2010). ↩︎
- Voir Samuel Greene, « Citizen and the social contract in the Post-Soviet Russia »,
Demokratizatsiya, 2012, et Alexander Baunov, « Ever so great : The dangers of Russia’s new social contract », Carnegie Moscow Center, 2015. ↩︎ - J’ai repéré cet organisme de recherche, V-Dem Institute, installé à l’université de Göteborg (Suède). Les chercheurs ont constitué une énorme base de données sur 200 pays. Leur rapport de 2025 fait à peu près le même constat : le niveau de démocratie sur la planète est revenu à celui de 1978. On compte désormais plus d’autocraties (92) que de démocraties (87), et les premières rassemblent les trois quarts (74 %) de la population mondiale. Voir V-Dem Institute, « Democracy Report 2025 – 25 years of autocratization. Democracy trumped ? ». En ligne ↩︎



