Sous le soleil de septembre

Vendredi 28 août

Aujourd’hui, je déjeune avec Fabrice G., le boss de Philosophie magazine et mon successeur à la direction de Sciences Humaines (depuis que les entreprises ont fusionné). On fait un tour d’horizon de l’état de la presse, des enjeux stratégiques, de l’impact de l’IA sur la presse et l’édition (incontournable). C’est aussi l’occasion de reparler de mon projet de « somme humanologique » dont je lui avais parlé en février. Il s’excuse de ne pas y avoir accordé d’attention. Je le comprends (il a d’autres chats à fouetter). Je lui fais part de mon intention : publier des extraits de cette somme humanologique présente sur le site de l’humanologue, sous forme d’un abécédaire, Les humains de A à Z, à paraître en 2027.

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L’abécédaire me semble le meilleur moyen de faire comprendre ce qu’est ma quête humanologique. « Comprendre les humains pour mieux les supporter », dit la baseline sur le site. J’aime la formule en clin d’œil, mais elle cache le vrai objectif : comprendre l’être humain (en général) à travers ses multiples manifestations.

Un programme ambitieux. J’ai écarté l’idée de le composer sous la forme d’une sorte de traité de la nature humaine. Le titre suffit à me rebuter. D’ailleurs, ce serait une fausse piste : aucune théorie générale ne me paraît pouvoir enfermer l’être humain dans ses filets. Ma méthode consiste plutôt à traiter les grandes questions à partir de plus petites. Exemple : traiter de la « nature humaine » dans l’abstrait conduit à de vagues généralités. En revanche, « Un moine peut-il vaincre la nature humaine ? » me paraît mieux anglé. Je viens de boucler un article sur le sujet (voir ici). Par touches successives, je compte dévoiler peu à peu (y compris à mes yeux) quelques éléments fondamentaux de la nature humaine.

Je vois mon abécédaire des humains un peu comme les Essais de Montaigne (avec le génie en moins) : une série d’entrées disparates, où se mêlent récits, réflexions et tranches de vie (dans ses Essais, Montaigne parle autant des cannibales, de la religion, de l’histoire romaine et de son goût pour le magret de canard.) Au fil des pages se dessine en creux une certaine image de l’humaine condition.

Je regarde le chemin déjà accompli (150 mots publiés environ). Certaines lettres sont bien achalandées (A comme…), d’autres assez dépourvues (Z…). Surtout, j’essaie de couvrir un grand nombre de sujets.

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Samedi 29

L’abécédaire est un genre qui me convient bien. À travers chaque entrée, je cherche à traiter d’une question, poser une intrigue, raconter une histoire et donner des informations, présenter des personnages. Bref, explorer un petit bout de monde.

Le virus des mots m’a repris. Je me souviens de ma jubilation quand j’ai écrit le dictionnaire des sciences humaines. C’est un jeu addictif. Je pars d’une lettre : « J » comme jeu, jeunesse, joie, jour, jonque, jacquerie, jaune, et les idées défilent. J’essaie de les organiser autour d’un enjeu humanologique…

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D’Œdipe à la ruée vers l’or

En consultant la liste de l’abécédaire, je me rends compte qu’il y a des disproportions : la lettre A est richement pourvue, le O est presque vide. Comment l’enrichir ? Œdipe me vient en tête. « Le complexe d’Œdipe » était naguère le b.a.-ba de la psychanalyse, laquelle faisait partie de la culture de base des sciences humaines et même au-delà. Je me souviens d’ailleurs avoir rédigé un article sur la culture populaire. Or, aujourd’hui, la psychanalyse s’est effacée de notre horizon théorique (hormis quelques bastions académiques). Qui défendrait aujourd’hui que si un père couche avec sa fille, c’est sans doute parce qu’il a été « séduit » par la petite demoiselle, qui rêve de coucher avec son papa…

Sigmund Freud à découvert le complexe d’Œdipe à partir de sa propre expérience, qu’il généralise à tous. Dans une lettre à son ami Wilhelm Fliess, il écrit : « J’ai trouvé en moi comme partout ailleurs des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants. » Cette idée, choquante à l’époque, s’est pourtant répandue avec facilité dans les cercles psychiatriques, puis dans le public (à la faveur de la révolution sexuelle). Je raconterais aussi comment l’idée d’un complexe universel a été contestée par l’anthropologue Bronislaw Malinowski (qui pensait que les Trobriandais ne savaient pas qui était leur père) et que cela a donné lieu à un grand débat… que tout le monde a oublié. Ce serait aussi l’occasion de rappeler combien notre vision de l’être humain est versatile. Il y a cinquante ans, on ne jurait que par l’inconscient (autre disparu), Œdipe, les complexes. Aujourd’hui, ces notions ont disparu de notre vision du développement humain.

OK. Je crois que je tiens un bon synopsis.

Emporté par mon élan, je réfléchis à d’autres « O ».

O comme ouvrier. Je pourrais commencer par des souvenirs d’enfance. Mon père était ouvrier métallurgiste. Dans la famille, on trouvait aussi des plombiers, des maçons, des mécaniciens. Ces cousins, beaux-frères, neveux m’ont donné une vision bien différente de l’imagerie canonique : la « classe ouvrière », l’exploitation, les luttes, les syndicats, la révolution, l’Internationale ouvrière, le communisme. Mon article pourrait mettre en opposition ces deux visions – l’une, grandiose et héroïque, que j’ai découverte dans les livres, l’autre, plus banale et prosaïque, que j’ai connue. Il me faudra me replonger dans l’histoire et la sociologie de la classe ouvrière, rassembler des matériaux pour montrer l’ascension et le déclin du monde ouvrier. On verra ça plus tard.

Peut-être qu’une porte d’entrée plus actuelle sur le monde ouvrier serait le remarquable documentaire de Julia Reichert et Steven Bognar American Factory (2019, vu sur Netflix la semaine dernière). Cela se passe à Dayton, une ville de l’Ohio. En 2016, un homme d’affaires chinois décide d’installer une usine de fabrication de pare-brise, sur le site d’une usine de General Motors qui a fermé quelques années plus tôt. Pour les salariés du coin, c’est l’aubaine. Des centaines d’emplois sont créés et des promesses de développement si l’entreprise prospère. C’est un nouveau départ prometteur. Au début, c’est une curieuse lune de miel entre deux mondes qui s’ignorent et se découvrent avec sidération : des ouvriers chinois sont venus sur place pour former des ouvriers américains. Ils s’étonnent de leur comportement : ils s’habillent mal, ils sont lents, arrogants et assez mal élevés ! Mais il est évident que cette liberté et cette richesse les fascinent aussi. Des groupes d’ouvriers sont envoyés en Chine, au siège de l’entreprise. Et là, ils découvrent un autre monde. Des usines où on travaille 12 heures par jour, où on chante l’hymne de l’entreprise le matin avant de commencer le travail. Ils assistent à une fête qui les sidère et les impressionne. Mais on célèbre l’unité entre les peuples, les cultures. Des amitiés se créent entre certains ouvriers : comme ce Chinois venu dans l’Ohio, qui va y rester pendant un an sans voir sa femme et ses deux enfants. C’est le lot commun de beaucoup d’employés en Chine, qui migrent de la campagne vers la ville et ne rejoignent leur famille qu’une ou deux fois par an. Les rendez-vous en visio sur le téléphone portable sont leur seul contact au fil des mois.

Puis les premières tensions apparaissent. Les anciens ouvriers américains gagnaient 29 dollars de l’heure. Désormais, ils ont dû accepter des salaires inférieurs de moitié (13 dollars). Les conditions de travail sont plus rudes : on fait moins attention à la sécurité et il y a des blessés. Certains veulent adhérer à un syndicat. « Pas question de syndicat, sinon je ferme l’usine », dit le dirigeant à son staff lors d’une réunion.

Les ouvriers américains en débattent entre eux. Nul doute qu’un syndicat obtiendrait des avantages, mais l’entreprise risque de perdre toute rentabilité. N’est-ce pas pour cette raison que General Motors a fermé ? Tel est le dilemme. Après une mobilisation d’une partie du personnel, un vote est organisé et finalement la majorité refuse l’entrée du syndicat dans l’entreprise.

Cao Dewang, le patron, pourrait jubiler, mais ce n’est pas le cas. Le documentaire se conclut sur une étonnante scène. On a vu l’homme d’affaires être reçu comme un seigneur dans les usines de son groupe. Ce self-made man à la chinoise pourrait se glorifier de sa réussite, lui qui a connu la pauvreté quand il était enfant. Aujourd’hui, il est milliardaire, il a des milliers de salariés sous ses ordres. Mais Cao Dewang se livre devant la caméra à ces étonnantes confidences : « J’ai construit toutes ces usines, j’ai enlevé des terres cultivables… Est-ce que j’ai fait progresser les choses, ou est-ce que j’ai détruit ? Je ne sais pas. Au cours de ces années, j’ai vu tellement de choses changer, mais je me demande si je suis vraiment plus heureux aujourd’hui qu’à l’époque où j’étais pauvre. » « Le coassement des grenouilles et le chant des insectes de mon enfance me manquent. Les fleurs sauvages qui poussaient dans les champs… » « Au cours des dernières décennies, j’ai construit tellement d’usines. Est-ce que j’ai détruit la paix et saccagé l’environnement ? Je ne sais pas si je suis un bienfaiteur ou un criminel. »Et d’ajouter :

« Mais bon, je ne pense à tout ça que quand je ne suis pas heureux. »

O comme or. L’or s’avère un sujet en or pour l’humanologie. Et ce, pour plusieurs raisons. J’en vois au moins trois. Ses conditions d’apparition, d’abord. L’or fut, après le cuivre, un des premiers métaux à être extrait et exploité. Pour quoi faire ? Comme le cuivre et l’argent, l’or est trop mou pour être utilisé comme outil ou comme arme. C’est uniquement le souci de l’apparat et du luxe, peut-être sacré (le métal jaune pouvait être assimilé au Soleil), qui a conduit à inventer la métallurgie. Première grande leçon d’histoire : en matière de technique, qu’il s’agisse du métal, du verre ou même de l’automobile ou de l’avion, l’inutile précède l’utile. (J’ai déjà développé l’idée.) Une mine à creuser.

Ensuite, la destruction créatrice. Destruction : Hernán Cortés s’est lancé à l’assaut de l’Empire aztèque et Francisco Pizarro de l’Empire inca, pour s’emparer de leurs immenses réserves d’or. Création : les royaumes espagnol et portugais ont bâti leur empire à partir de cet afflux de richesses venues des mines d’Amérique.

L’or, enfin, c’est la « ruée vers l’or ». Celle qui a conduit des dizaines de milliers de migrants à se ruer vers la Californie au début des années 1850, dans l’espoir d’y faire fortune. Il y a beaucoup à dire sur le sujet. La Californie était alors une terre sans aucune infrastructure économique et sans État. Pour les chercheurs d’or arrivés sur place, ce fut vraiment le chacun pour soi. Une anarchie qui n’avait rien d’idyllique. Son bout de terre, son coin de rivière, il fallait se l’approprier et le défendre tout seul. Voilà qui me paraît un sujet intéressant à explorer. Comment cet agrégat de gens venus de toutes parts a finalement édifié une société avec des institutions : un gouvernement, une police, une justice, une économie… Bref, un cas exceptionnel pour étudier la fondation d’une société.

J’apprends dans le petit livre sur la ruée vers l’or que San Francisco était une bourgade de moins de 1 000 âmes en 1849. Cinq ans plus tard, 25 000 habitants. Les villages, puis les villes ont poussé comme des champignons.

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Voyager léger…

Il y a encore quelques années, quand je voyageais, j’emportais avec moi un ou deux gros sacs de livres bourrés à craquer. Désormais, je voyage léger. Je n’ai emmené que le petit livre La fièvre vers l’or. C’est dans ce livre que j’ai découvert qu’avant de croître démesurément en quelques années, San Francisco s’est d’abord dépeuplée de presque tous ses habitants dès que s’est répandue la nouvelle que de l’or avait été découvert à quelques dizaines de kilomètres.

Un seul livre dans mon sac, c’est assez. Aujourd’hui, des tonnes de livres et d’articles se situent à portée de clic en tout lieu grâce à mon téléphone portable. La difficulté maintenant est d’éviter de surcharger mon cerveau de toutes ces infos et idées à ma portée. Impossible de m’en passer non plus pour mon travail. Il faut trouver un juste équilibre entre exploration et exploitation, entre consommation et création… Prévenir l’indigestion de savoir.

O comme Occident. En ce moment, on lit partout des articles annonçant la fin de l’Occident… Si je m’écoutais, je prendrais le contrepied : le triomphe de l’Occident. Tout le mode de vie de l’Occident – l’individualisme, le capitalisme, la technologie, la sécularisation, le consumérisme, l’émancipation des femmes – s’est répandu partout dans le monde. Même le christianisme, après avoir conquis l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud et l’Afrique, se propage actuellement en Asie… L’Occident en déclin ? Pas du tout : il a triomphé !

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Mardi 1er septembre – Un peu de poésie dans un monde prosaïque

Il y a des jours avec et des jours sans. Hier a été productif et j’ai fait progresser l’abécédaire. Mais je sens dès le réveil que ce sera une journée sans. Je tente de lancer la machine mentale en feuilletant quelques ouvrages. Un livre de philosophie me tombe sous la main (Caterina Zanfi, Philosophie de la vie. De Schopenhauer à Bergson, PuF, 2026). J’abandonne presque aussitôt. Pas le courage ce matin. Je fais une nouvelle tentative avec le gros livre de Jean-Christian Petitfils sur La Révolution française (Perrin, 2026). Guère plus de succès. Tout m’intéresse un peu, mais rien ne me retient vraiment. Finalement, c’est le livre de Christian Bobin publié en 2014, La nuit du cœur (je ne sais plus comment il a atterri sur la cheminée du salon), qui réussit à capter mon attention.

Extraits :

« Les oiseaux m’empêchent de penser, quel bonheur. […] J’ai regardé par la porte-fenêtre, dans le jardin. Les oiseaux se poursuivaient, perçant dans l’air des tunnels de cristal. Les nuages ralentissaient pour les voir. Les herbes levaient la tête, les bûches se félicitaient d’assister au tournoi. » (p. 25) 

Plus loin : « Je laisse le soleil écrire ce chapitre. » (p. 63)

Ou encore :

« Les enfants sont les vrais moines : ils adorent l’invisible dont ils perçoivent chaque respiration, et regardent attentivement chaque escargot qui s’en va en car à Versailles, c’est leur ascèse. Et puis ils renoncent. On dit qu’ils grandissent, en vérité ils lâchent leur dieu, quelques-uns poursuivent, traversent le monde, en tenant dans le creux de leur main une pensée scintillante d’être, puisée à la source du cœur. Toute la sainteté de la vie consiste à garder intacte cette chose qui n’a pas de nom devant quoi même notre mort recule. » (p. 13)

Christian Bobin fait partie de ces poètes contemplatifs. Vous voulez comprendre ce qu’est le zen. Inutile de faire un séminaire dans un monastère bouddhiste, inutile de vous plonger dans le lourd pavé Essai sur le bouddhisme zen (1927) de l’éminent Daisetz Teitaro Suzuki. Lisez Christian Bobin. Un homme se tient seul au milieu de la nature. Il s’émerveille, il observe, il vit l’instant présent.

C’est tout.

Enfin presque tout. Parce que pour notre poète chrétien, la nature n’est pas tout à fait seule. S’y cache un être invisible : Dieu. Il ne se montre pas, mais il est toujours là.

Sylvain Tesson est une sorte de Christian Bobin sans Dieu. Même posture : un homme seul qui mire les merveilles de la nature, même écriture envoûtante, même façon de faire partager les instants éternels à contempler un bout de nature.

Quelle cure de bien-être que la lecture de Christian Bobin ! Quelle leçon de vie ! Même si au fond de moi, je ne peux m’empêcher d’avoir une petite pensée mesquine. Quand Bobin chemine dans la campagne autour de son Creusot natal, quand Sylvain Tesson s’isole dans sa cabane en Sibérie, nos deux poètes ne se contentent pas de savourer seuls l’instant présent. Ils notent tout. Leurs émotions, leurs éblouissements, leurs moments d’extase : tout est soigneusement rapporté dans un carnet. Les premiers rayons de soleil du printemps, le vent qui souffle dans les branches, la couleur des feuilles d’automne, le chant des oiseaux…, tout doit aussitôt être fixé sur le papier en pensant à la publication à venir. En fait, ils font des selfies avec les mots. Seul au milieu de nulle part, le poète doit aussi penser à son public.

Mais je leur pardonne.

Ils le font si bien.

Finalement, je décide moi aussi d’aller marcher. De toute façon, je ne ferai rien de bon. Au diable l’humanologie : je vais me laisser bercer par la douce torpeur de la fin d’été.

Ce matin, j’ai longé les bords de l’Yonne. Les raisons de s’émerveiller ne manquent pas : les reflets du soleil sur l’eau, les branches des saules pleureurs qui viennent caresser la rivière, les jolis nuages qui avancent tout doucement dans le ciel, etc. Un poète pourrait extraire des pages lumineuses sur ce moment précis et le figer dans l’éternité. Mais mon regard ne s’arrête sur rien. Je chemine dans mes pensées. Sacrilège ! Je m’arrête et sors mon iPhone pour demander à l’IA de vérifier quelques informations.

J’ai lu tout à l’heure dans le bouquin sur la Révolution française que Louis XVI a eu quatre enfants, deux garçons et deux filles, mais trois sont morts en bas âge : seule sa fille aînée a vécu jusqu’à l’âge adulte. Ce taux de mortalité infantile est effarant à l’époque : même élevés à la cour et entourés de soins, c’est l’hécatombe des chérubins. La vie écourtée des enfants de Louis XVI m’a remis en tête celle des enfants de Karl Marx et Charles Darwin. J’avais rédigé un article (« Les enfants de Darwin et de Marx ») sur le sujet dans le but d’illustrer la mortalité infantile à partir de personnages célèbres : c’est beaucoup plus parlant que des chiffres.

Je pourrais enrichir le sujet en étendant l’exploration d’une famille sur plusieurs générations. Combien, au 17e ou au 18e siècle, naissent d’enfants dans une famille ? Combien survivent à l’âge adulte ? Combien une femme doit-elle faire d’enfants pour qu’au moins deux ou trois survivent ? J’ai une idée ! La famille Bach forme une dynastie de musiciens connus. Il y a Jean-Sébastien et ses fils, devenus musiciens je crois, et il me semble que son père l’était déjà. Me voilà donc arrêté sur le chemin de halage, la tête penchée sur l’écran de mon smartphone. J’ignore le couple de cygnes qui glisse majestueusement sur l’eau à proximité. Vérification faite, Jean-Sébastien Bach a eu vingt enfants ! Sa première épouse, Maria Barbara, qui était sa cousine, lui a donné sept enfants. Après le décès de Maria (à l’âge de 35 ans), Bach s’est remarié avec une musicienne, Anna Maria, qui lui a donné treize enfants. Sur ces vingt enfants, combien ont vécu à l’âge adulte ? L’IA Gemini me donne, en moins d’une minute de prospection, un décompte précis.

« Sur les vingt enfants conçus par Jean-Sébastien Bach, plus de la moitié ont succombé à la très forte mortalité infantile du début du 18e siècle. »

Sans que je le lui aie demandé, l’IA me fournit aussi le destin des enfants ayant atteint l’âge adulte.

La disparition prématurée de sa première épouse m’intrigue : de quoi est-elle morte ? Est-elle morte en couches ? L’IA m’apprend qu’on ignore les causes de son décès. Bach était en tournée quand sa femme est décédée et la nouvelle ne lui est pas parvenue. C’est en rentrant à la maison, deux mois plus tard, que Bach a appris le décès de celle avec qui il avait vécu douze ans et qui lui avait donné sept enfants. Cette année-là, Bach a composé ce morceau : La Chaconne, partita pour violon seul n° 2 (BWV 1004), particulièrement déchirante, dont on suppose qu’elle est inspirée de la disparition de sa chère épouse. Trois clics me suffisent pour lancer le morceau sur YouTube Music, interprété par la violoniste Ji-Yoon Park.

Du coup, je ne sais plus où se trouve la magie de l’instant. Dans la nature qui m’entoure (mais je l’ai ignorée), dans cette partition sublime qui suspend tout à coup le temps… Ou dans la performance de la technologie, qui me permet de me faire écouter à la demande la musique d’un homme mort il y a 250 ans, jouée par une musicienne qui l’a enregistrée il y a deux ans et qui me restitue le son avec une qualité sonore suffisante pour me faire frissonner sur le bord du chemin.

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