
Vous, moi et tous les autres humains : nous sommes tous des animaux.
Être humain, c’est appartenir à l’espèce sapiens, du genre Homo, de la famille des hominidés, de l’ordre des primates, de la classe des mammifères et du grand groupe des vertébrés. À ce titre, nous sommes cousins des chimpanzés et des gorilles, mais aussi parents éloignés des chiens, des poules, des alligators et même des scarabées. Une de nos lointaines arrière-grands-mères, un des premiers vertébrés à sortir des eaux il y a environ 375 millions d’années, ressemblait à un gros poisson à pattes.
En tant qu’animaux, nous partageons des traits communs avec tous les autres membres du règne animal. En tant qu’espèce singulière, nous avons notre propre marque de fabrique. Mais pour cerner ce qui nous rapproche et ce qui nous en sépare des autres espèces, il faut d’abord répondre à cette simple question : qu’est-ce qu’un animal ?
Qu’est-ce qu’un animal ?
Quel est le point commun entre tous les animaux ? Qu’est-ce qui nous relie à la méduse, au crabe ou à la chèvre ?
L’étymologie donne un premier indice. « Animal » vient du latin « anima » : l’animal est un être animé. Les plantes restent fixées au sol, alors que la plupart des animaux se déplacent. Cette différence fondamentale tient au fait que les plantes n’ont pas besoin de bouger pour se nourrir. Il leur suffit de racines pour puiser l’eau et les sels minéraux du sol, et de feuilles pour capter la lumière et le gaz carbonique de l’air. Grâce à la photosynthèse, elles fabriquent à partir de ces ingrédients le glucose, la source d’énergie nécessaire à la vie. Les plantes sont dites « autotrophes » : elles produisent leur propre matière vivante à partir de matériaux non organiques.
Nous autres, animaux, en sommes incapables. Pour se nourrir, un animal doit dévorer d’autres êtres vivants, plantes ou animaux. Les uns sont herbivores, d’autres carnivores, frugivores ou insectivores. D’autres encore, comme les mouches, sont coprophages : elles adorent les crottes (ce qui nous répugne mais rend bien service pour éliminer les déchets). Les humains, eux, sont omnivores : ils mangent presque tout, comme les rats, les cochons et les ours.
Quel que soit leur régime alimentaire, tous les animaux sont « hétérotrophes ». Ils ne se suffisent pas à eux-mêmes et doivent prélever leur subsistance sur d’autres vivants 1. Nous sommes tous des vampires.
De là découle une conséquence fondamentale : pour se nourrir, l’animal doit avoir une bouche pour manger et un anus pour rejeter les déchets. Chez la méduse, un orifice unique sert à la fois de bouche et d’anus. Le ver de terre est construit autour d’un axe, avec la bouche à une extrémité et l’anus à l’autre. Les humains sont bâtis sur ce même modèle.
Avant de manger, l’animal doit trouver ses aliments. Il lui faut donc se déplacer. L’évolution l’a doté de nombreux moyens de locomotion : nageoires, pattes, ailes. Les animaux à pattes en possèdent parfois deux (comme les humains et tous les oiseaux), quatre (la plupart des mammifères, des reptiles et des amphibiens), six (les insectes), huit (les araignées) ou plusieurs dizaines, voire centaines (les mille-pattes ; le record se situe à 1 306 pattes) 2.
Pour se déplacer, il faut encore savoir où on va, c’est-à-dire percevoir son environnement : vue, ouïe, odorat, toucher, goût. Les animaux ont aussi inventé une foule d’organes sensoriels, dont certains nous sont étrangers. Les chauves-souris et les dauphins pratiquent l’écholocation, les requins et l’ornithorynque perçoivent les champs électriques, les oiseaux migrateurs et les tortues marines s’orientent grâce au champ magnétique terrestre, certains serpents « voient » la chaleur de leurs proies. Les organes de locomotion et de perception ne fonctionnent que reliés à un système nerveux. La méduse n’a pas de cerveau, mais un simple réseau de quelques milliers de neurones. L’éléphant en possède environ 257 milliards, trois fois plus que l’humain (86 milliards) 3. À la base, le système nerveux répond à une fonction simple : recevoir des informations de l’environnement et y réagir (voir « À quoi sert d’avoir un cerveau ? »).
L’animal est pourvu d’autres organes comme ceux qui permettent de respirer. Les uns possèdent des branchies, les autres des poumons, les insectes ont des trachées… Les solutions varient mais la fonction reste la même : capter de l’oxygène. L’animal détient comme les plantes un système de reproduction.
Voilà, à grands traits, l’ébauche d’un animal : un organisme qui, pour vivre, c’est-à-dire se nourrir, respirer, se reproduire, se déplacer, percevoir son environnement et communiquer avec ses semblables, doit posséder une multitude d’organes spécialisés reliés à un système nerveux pour commander le tout.
À partir de ce plan de base, l’évolution a produit une extraordinaire diversité : vers, mollusques, crustacés, insectes, poissons, reptiles, oiseaux, mammifères… dont les humains. La pluralité des formes est déroutante, mais les principes de construction restent les mêmes.
Quel genre d’animal sommes-nous ?
En tant que primates, nous ressemblons le plus à nos cousins les grands singes : chimpanzés, bonobos, gorilles, orangs-outans.
Mais la parenté n’est pas toujours synonyme de ressemblance. Certains traits de comportement nous rapprochent d’espèces très éloignées. Par notre régime omnivore, nous ressemblons aux cochons, aux rats et aux ours, alors que les gorilles sont végétariens et les bonobos surtout frugivores et insectivores. Nous vivons en petites familles où les deux parents s’occupent des petits comme chez la plupart des oiseaux, alors que chez les chimpanzés, le père ne se soucie guère de sa progéniture. Nous sommes des bâtisseurs d’abris durables, comme les castors qui édifient leurs huttes, alors que les chimpanzés dorment dans les branches et se contentent d’un nid de feuillage.
En matière d’évolution, ce ne sont donc pas toujours les espèces les plus proches qui se ressemblent le plus. Les biologistes parlent de « convergence évolutive ».
Nous sommes aussi des animaux joueurs comme les chiens, bavards comme les perroquets et paradeurs comme les paons. Nous nous montrons sensibles à la hiérarchie comme les poules. Il y a même du poisson en nous : notre main, notre oreille interne ou notre hoquet portent encore la trace de nos ancêtres aquatiques 4.
Un étrange animal
Si beaucoup de choses nous rapprochent des autres animaux, nous avons aussi nos spécificités. C’est même ce qui définit une espèce. Et en la matière, les humains ont été particulièrement bien dotés. Nous sommes les seuls primates entièrement bipèdes, des primates presque nus, avec un cerveau trois fois plus gros que celui des chimpanzés. Nous parlons, fabriquons toutes sortes d’outils, faisons de la musique, dansons… 5
La somme de ces différences fait de nous une espèce à part, unique en son genre. De ce point de vue, nous rejoignons le club des animaux étranges qui ont suivi une trajectoire évolutive très distincte de celle de leurs cousins. La chauve-souris est le seul mammifère capable de voler. Elle dort la tête en bas, et s’orientent par écholocation 6. L’hippocampe est un poisson aussi très original, avec sa tête de cheval, sa nage verticale et ses couples fidèles qui se reforment jour après jour par une petite danse matinale. Surtout, c’est le mâle qui porte les petits dans une poche ventrale jusqu’à leur naissance.
Qu’est-ce qui fait que certaines espèces cumulent autant de traits singuliers et s’écartent si radicalement de leurs proches cousins ? C’est une autre énigme sur laquelle il méritera de se pencher 7.
- Les champignons aussi sont hétérotrophes à ce titre, ils sont d’ailleurs plus proches de nous que les plantes. ↩︎
- Seuls quelques animaux, comme les éponges, les huîtres ou les moules, ont choisi de rester sur place une fois adultes et laissent la nourriture venir à eux. ↩︎
- Chez l’éléphant, les neurones sont concentrés dans le cervelet, qui coordonne les mouvements de sa trompe. ↩︎
- Neil Shubin, Au commencement était le poisson, Robert Laffont, 2009. ↩︎
- La grande énigme du « propre de l’homme » sera abordée ailleurs dans l’abécédaire. ↩︎
- Ce n’est d’ailleurs pas une souris : elle est plus proche des chevaux et des chats que des rongeurs. ↩︎
- Article à venir : « Divergence évolutive ». ↩︎



