
S’embarquer en famille pour un long trajet en voiture sur la route des vacances est une expérience humaine très révélatrice. Les enfants sont attachés à l’arrière ; les parents sont côte à côte à l’avant, l’un au volant, l’autre lui servant de copilote. La situation est potentiellement explosive. Vient toujours le moment où les hostilités se déclenchent.
Ce dispositif expérimental, assez courant en période de vacances, permet d’éclairer in vivo un des plus vieux débats des sciences humaines : l’agressivité est-elle naturelle ? La réponse tient en deux temps. Oui, la capacité agressive est universelle : tous les humains se fâchent, se chamaillent, attaquent et ripostent. Mais cette agressivité n’implique pas pour autant le déclenchement de la violence.
Reprenons. Quand les deux enfants à l’arrière se disputent, inutile de chercher qui a commencé : la question est insoluble (« C’est lui qui a commencé ! – Oh, la menteuse, c’est elle qui m’a poussé ! »). Et pourquoi cette dispute ? Y a-t-il à l’origine une pulsion ou un instinct agressif inscrit dans la nature humaine ? Le déclenchement des hostilités tient-il à la situation particulière (le confinement prolongé dans l’habitacle exigu de la voiture) ou à une logique d’emballement (attaque et contre-attaque) ? Les spécialistes en débattent. Essayons de démêler les causes en décortiquant la scène.
Une pulsion de mort ?
Pour Sigmund Freud, l’agressivité est la manifestation d’une pulsion archaïque : la pulsion de mort. Elle s’oppose à la libido. Derrière les manifestations d’amour, il y a toujours Éros, le sexe. Derrière l’agressivité se cache Thanatos : la pulsion destructrice. La théorie de la pulsion de mort a été conçue par Freud tardivement, au lendemain de la Première Guerre mondiale, alors que jusque-là seule la pulsion sexuelle se trouvait au centre de la vie psychique. On pourrait penser que ce sont les tueries de la Grande Guerre qui ont inspiré à Freud l’idée d’une pulsion de mort. Mais ce n’est pas exactement cela. Freud a imaginé l’existence d’une pulsion de mort pour résoudre l’énigme des « névroses de guerre » : comment expliquer les traumatismes apparus chez les soldats revenus du front, ces êtres prostrés, ayant perdu le sommeil, et sujets à des crises de démence ?
Si la pulsion de mort se situait aux sources de la violence, les soldats devraient au contraire s’épanouir aux combats. La folie meurtrière devrait les faire jouir, pas les traumatiser. Freud a donc conçu un mécanisme assez alambiqué pour expliquer la névrose de guerre (qu’on nomme aujourd’hui le « stress post-traumatique ») : le traumatisme vient d’une pulsion de mort dirigée contre soi-même. D’où un conflit psychique intérieur pour refouler cette effrayante pulsion d’autodestructrice. Après Freud, l’idée de pulsion de mort s’est ensuite popularisée (en oubliant le schéma freudien) pour expliquer toute forme de violence. L’agressivité humaine n’est rien d’autre que la manifestation d’un instinct morbide et destructeur : le désir de tuer tout ce qui fait obstacle à mon désir. Et seule une couche de civilisation viendrait empêcher que les voyages en famille se terminent en carnage.
Heureusement, l’immense majorité des disputes en voiture ne dégénèrent pas en tueries. La plupart du temps, tout ce petit monde se réconcilie dès la destination atteinte. Une petite récréation sur l’aire d’autoroute, et voilà les enfants qui se disputaient tout à l’heure en train de courir et s’amuser dans l’aire de jeu. L’agressivité quotidienne n’est pas la pulsion de mort. Les chamailleries, disputes et coups de sang sont monnaie courante entre enfants, entre parents, entre parents et enfants. Cela ne veut pas dire qu’on ne s’aime pas, ni qu’on cherche vraiment à faire du mal.
Une agressivité naturelle
Konrad Lorenz, un des fondateurs de l’éthologie (étude du comportement animal), voyait dans l’agressivité un instinct naturel. Les prédateurs, lions ou aigles, doivent faire preuve d’agressivité pour capturer leur proie ; et leurs victimes résistent. L’agressivité est donc d’abord affaire de survie. Chez de nombreuses espèces, les mâles s’affrontent aussi pour conquérir les femelles. On se bat encore pour envahir ou défendre un territoire.
Si l’agressivité reste donc omniprésente dans le monde animal (L’agression. Une histoire naturelle du mal, 1969), Konrad Lorenz soutient qu’il existe des mécanismes régulateurs pour éviter de s’entretuer. Les combats entre loups ou éléphants de mer ou coléoptères sont « ritualisés » : ils se résument souvent à des coups et des postures de menace, qui conduisent à la soumission ou à la fuite du perdant.
En revanche, prétend Konrad Lorenz, les humains ont perdu les mécanismes régulateurs de l’agression. Leur pulsion agressive est débridée, ce qui expliquerait que les hommes sont les seuls à commettre des meurtres au sein de leur propre espèce.
Que vaut le modèle de Konrad Lorenz appliqué à la vie en voiture ? On trouvera une analogie évidente : les jeunes mâles au volant roulent plus vite et prennent plus de risque que les femmes et les hommes plus âgés. C’est l’effet de la testostérone au volant.
Mais Konrad Lorenz s’est sans doute trompé en affirmant que chez les humains, l’agressivité est « débridée » du fait de la disparition des gestes rituels, gestes qui désamorcent les conflits chez les animaux. Rien n’est plus régulé que la conduite automobile, sans quoi toute sortie en voiture se transformerait en jeu d’autos tamponneuses.
De la frustration à l’agression
Selon la théorie de la « frustration-agression » (forgée par les psychologues de l’université états-unienne de Yale dans les années 1940), c’est la frustration qui explique l’agression. Un enfant veut un bonbon, on lui refuse, il se met en colère. Un peuple est opprimé, on le réprime, il se révolte. Un conducteur pressé est freiné dans son trajet par un embouteillage, il s’énerve, il enrage, il klaxonne…
La théorie de la « frustration-agression » explique aussi pourquoi on s’en prend à des victimes innocentes. Le conducteur bloqué dans un embouteillage, qui ne peut en vouloir aux milliers d’autres qui ont choisi comme lui de s’engager sur la même autoroute au même moment, aura tendance à trouver un bouc émissaire à portée de main, notamment la copilote qui ne l’a pas bien averti ou qui a perdu du temps à faire les valises.
La théorie de la « frustration-agression » a connu un grand succès. Mais par la suite, le modèle a dû être modifié pour prendre en compte quelques faits dérangeants. Tout d’abord, une personne frustrée ne devient pas forcément agressive, elle peut aussi se résigner. Autre limite : l’agressivité ne se trouve pas toujours causée par une frustration. La jubilation qu’éprouvent certains à doubler une file de voitures bloquées sur la voie de droite représente une forme d’agressivité sans frustration.
La théorie de l’« agression-frustration » s’est donc amendée et complexifiée pour prendre en compte toute une série de cas de figure qui n’entraient pas tout à fait dans le modèle de départ. Mais à force de complexification, elle finit par ne plus être vraiment opératoire, mais par se trouver délaissée.
Road rage : anatomie d’une embrouille
Au volant, l’agressivité prend parfois une forme plus extrême : le road rage. Vous en avez sans doute fait l’expérience un jour. Sinon, YouTube regorge de scènes de ce genre.
Le scénario est typique. Un automobiliste commet un impair : un changement de file un peu brusque, une priorité refusée, un démarrage trop lent au feu. Chez celui qui est derrière, cela déclenche une bouffée de rage : coup de klaxon rageur, appels de phares, doigt d’honneur, insultes à travers la vitre.
La plupart du temps, chacun repart de son côté après quelques aboiements. Mais il arrive que la situation dégénère. Un des chauffeurs immobilise sa voiture et écumant de rage, vient hurler derrière la vitre, voire donner un coup de pied dans la carrosserie. L’autre chauffeur ne se laisse pas impressionner, la situation peut basculer. Deux hommes (il arrive que ce soient aussi des femmes) qui ne se connaissaient pas une minute plus tôt en viennent aux mains. Que s’est-il passé ?
Au volant, on est enfermé dans une coque qui coupe la communication. Sur un trottoir, quand on bouscule quelqu’un, un sourire ou un « pardon » suffisent à désamorcer l’incident. En voiture, impossible de s’excuser, et le moindre geste est mal interprété. Les psychologues parlent de « biais d’attribution hostile » (« A review and reformulation of social information-processing mechanisms in children’s social adjustment », Psychological Bulletin,115, 74, Nikki Crick et Kenneth Dodge, 1994) 1: l’erreur de l’autre n’est pas perçue comme une maladresse, mais comme une provocation. C’est le déclencheur.
Mais tout le monde ne « pète pas les plombs » au volant. Les psychologues ont mesuré la « colère au volant » (Jerry Deffenbacher, Eugene Oetting et Rebekah Lynch, « Development of a driving anger scale », Psychological Reports, 1994). Chez certains, la moindre contrariété déclenche une bouffée de rage : comportement typique de la culture de l’embrouille, à une contrariété, la réponse apprise est celle de la réaction brutale. Cette agressivité n’est pas tout à fait spontanée, elle a aussi une fonction stratégique. Elle permet de s’affirmer, de s’imposer, et de se mettre en position de force dans une relation de face à face. Les psychologues Richard Nisbett et Dov Cohen parlent de « culture de l’honneur », où laisser passer une offense revient à perdre son rang.
Combattre, fuir ou subir ?
Pour celui qui subit l’agression, trois réactions existent : contre-attaquer, fuir ou… subir. Si la peur vous fige et vous interdit de riposter, si la fuite discrète n’est pas possible (vous êtes bloqué au feu), reste alors à subir les insultes sans broncher. À la peur s’ajoute l’humiliation, ce qui n’est bon ni pour l’ego ni pour la santé. Henri Laborit l’avait montré chez le rat : un animal soumis à des chocs électriques, sans possibilité de fuir, développe ulcères et hypertension. Chez les humains, le plus souvent, l’altercation laisse des traces mineures dans les heures et jours qui suivent : on ressasse la scène, on rumine des projets de vengeance, puis après une nuit ou deux de cauchemar, on finit par oublier. Mais quand l’agression a été violente ou l’humiliation profonde, les effets peuvent être plus durables : anxiété, rumination, parfois dépression. Quand les humiliations se répètent et qu’on ne trouve pas d’issue, la réaction se transforme en un poison lent : le ressentiment. Le philosophe et sociologue Max Scheler, en 1912, a défini le ressentiment non pas comme une simple colère passagère, mais comme une posture affective durable, née de l’impuissance et de la frustration des faibles. Incapables d’agir ou de se venger réellement, ils ruminent une haine sourde qui alimente un sentiment d’injustice et à terme la révolte.
Le spectre des réactions agressives
L’agressivité au volant peut finalement prendre des formes très diverses. Elle peut être passagère ou tenace, modérée ou intense, explosive ou silencieuse. Elle peut viser une cible précise ou la Terre entière (quand on est coincé dans un bouchon). Elle peut être dirigée contre soi-même (quand on a heurté un trottoir par inattention). Il arrive même qu’on s’en prenne à la voiture elle-même (quand elle refuse de démarrer alors qu’on est déjà en retard). De même qu’il existe de multiples variations de l’amour, il existe donc tout un spectre d’émotions agressives. Et la conduite automobile s’avère l’occasion de toutes les observer.
Quelles leçons principales en tirer ?
D’abord que Sigmund Freud avait tort, derrière chaque mouvement de mauvaise humeur ne se cache pas une pulsion de mort. Les petites disputes en famille dégénèrent rarement en tueries. Sinon les bords des routes seraient jonchés de cadavres. A contrario, nier l’existence de l’agressivité (ou chercher à l’étouffer systématiquement) revient à nier une part de notre humanité. L’agressivité fait partie de la vie. Voilà le défi : il faut apprendre à vivre avec, la gérer sans l’exagérer.
- « C’est un modèle de psychologie social très influent qui explique l’agressivité chez l’enfant et l’adolescent non par l’impulsivité ou le faible QI mais par des biais cognitifs lié à l’interprétation de la situation. » ↩︎



