Préhistoire. L’énigme des mains

En janvier 2026, une équipe de chercheurs annonce dans Nature une découverte qui repousse les limites connues de l’art rupestre : sur l’île indonésienne de Sulawesi, des empreintes de mains peintes vieilles d’environ 68 000 ans viennent d’être mises au jour. Près de deux fois plus anciennes que les peintures de la grotte Chauvet.

Cette découverte exceptionnelle relance une vieille question : pourquoi, sur presque tous les continents, des humains ont-ils ressenti le besoin de laisser l’empreinte de leur main sur une paroi rocheuse ?

Les mains peintes sont, avec les figures animales et les signes graphiques, un des motifs les plus universels de l’art préhistorique. On les trouve de l’Indonésie à l’Amazonie, en passant par l’Europe et l’Afrique. À Gargas, dans les Pyrénées, surnommée la « grotte des mains mutilées », près de la moitié des 230 mains recensées présentent des doigts incomplets, comme amputés. En Argentine, la Cueva de las Manos en compte plus de 800. On en trouve aussi au Tassili, en Afrique australe, et sur une grande partie du continent australien.

Faute de témoins directs, les hypothèses se sont succédé depuis un siècle : première forme d’expression artistique, langage des signes, tentative de communication avec un autre monde… Impossible à trancher — sauf si l’on pouvait interroger directement des artistes préhistoriques. Une telle rencontre, contre toute attente, a bel et bien eu lieu : en Australie.

Le laboratoire aborigène

Au milieu du 20ᵉ siècle, des Aborigènes pratiquaient encore l’art rupestre, et des ethnologues étaient là pour les observer. En 1948, Charles Mountford — ancien mécanicien passionné par la culture aborigène, devenu ethnologue autodidacte — dirige une expédition en Terre d’Arnhem (nord-est de l’Australie). Il y observe, photographie et interroge des artistes aborigènes peignant sur les parois.

Premier constat : ces peintures ne sont qu’une des facettes d’un art pictural plus large, qui comprend aussi la peinture sur écorce et la peinture corporelle. Second constat : elles ne sont pas décoratives. Les Aborigènes les réalisent dans le cadre de rituels précis — rites d’initiation, cérémonies funéraires, rassemblements saisonniers. Les motifs renvoient presque toujours au « Temps du Rêve », l’époque mythique où les ancêtres totémiques ont façonné le monde et l’ordre social.

Pourquoi les mains ? Mountford en décrit la technique : l’artiste projette avec la bouche un pigment d’ocre mélangé à de la salive autour de sa main posée sur la roche. Certaines mains, en hauteur, sont attribuées aux esprits Mimi, créatures censées vivre dans les fissures du rocher. Le travail de Mountford, très médiatisé à l’époque, suscite pourtant la controverse : on lui reproche d’avoir publié des peintures destinées à demeurer secrètes — ce qui lui vaut un procès en 1978, intenté par des groupes aborigènes. Depuis, ses archives ne sont consultables que sous des conditions d’accès strictement contrôlées.

Mais les choses changent. À partir des années 1970, le gouvernement australien restitue progressivement certaines terres aux Aborigènes, en vertu de l’Aboriginal Land Rights Act de 1976, étendu à tout le pays par le Native Title Act de 1993. Pour faire valoir un lien avec ces terres, une communauté aborigène doit en prouver la continuité — notamment en démontrant sa connaissance de la signification des peintures, transmise par les aînés. Décrypter le sens des peintures rupestres devient alors un enjeu juridique : savoir l’expliquer, c’est prouver qu’on en est l’héritier légitime.

C’est dans ce contexte que naît la « two-way science », collaboration étroite entre chercheurs et Aborigènes. L’archéologue June Ross a ainsi pu, aux côtés d’un « propriétaire traditionnel », déchiffrer les couches superposées de peintures du site de Walinynga (Cave Hill, dans le désert sud-australien) : cercles concentriques les plus anciens, empreintes de pattes d’animaux, figures humaines typiques coiffées d’un nyuti rituel. Elle constate même des ajouts très récents — certains datés de 1974.

Ce que ces recherches nous apprennent

Tout d’abord, peindre une paroi, c’est marquer une appartenance territoriale léguée par les ancêtres : habitée par les esprits qu’on y représente, la grotte ou le rocher devient un lieu sacré.

Concernant les mains peintes, pour la chercheuse Sally K. May, peindre sa main ou celle d’un membre de son clan revient à apposer une signature sur un titre de propriété — une façon d’affirmer : « nous avons vécu ici, nous y avons laissé nos traces ».

Il faut toutefois noter que les mains peintes ne sont pas toujours celles des artistes qui réalisent les autres motifs. Si ce sont exclusivement des hommes initiés qui peignent, les mains reproduites peuvent être attribuées à des esprits invisibles, comme les esprits Mimi déjà évoqués. Elles peuvent aussi être attribuées à une personne récemment décédée : peintes par un proche du défunt lors d’une cérémonie funéraire, ces mains sont comme une signature par procuration, attestant que le mort a vécu sur cette terre. La présence de mains féminines reste discutée : aucune trace ne montre des femmes peignant elles-mêmes sur une paroi. Cela dit, on sait qu’elles réalisent beaucoup de peintures sur écorce et de peintures corporelles.

Quant aux mains « mutilées » — auxquelles il manque des doigts ou des phalanges —, l’ethnographe et photographe Grahame Walsh a recueilli auprès d’Aborigènes une interprétation : il s’agirait de doigts repliés, un code de chasseurs pour désigner certains animaux. L’hypothèse est séduisante, mais difficile à généraliser à d’autres cas, comme la grotte de Gargas, en France, où se trouvent aussi des mains dites « mutilées ». Un programme de recherche en cours, « Mind2wall », tente actuellement de tester cette piste d’un véritable langage gestuel.

Sur les parois apparaissent aussi des mains d’enfants. Et c’est là que l’histoire rebondit.

En 1964, l’anthropologue George Chaloupka recueille le témoignage d’un Aborigène, Nym Djimongurr, qui réalise sous ses yeux des peintures rupestres en Terre d’Arnhem — notamment des tortues et des poissons, mais aussi des mains. Sur une photo d’époque, l’artiste aborigène pose aux côtés d’une petite fille d’une dizaine d’années. 1964, ce n’est pas si vieux… Certes, Nym est mort depuis, mais qu’est devenue la petite fille ?

Josie avec son père Maralngurra, auteur de peinture rupestre en 1960.

Cinquante ans plus tard, Sally K. May, universitaire spécialiste de l’art aborigène, retrouve la trace de la petite fille. En 2018, Josie — c’est son nom — est retourné sur les lieux avec la chercheuse et a raconté ses souvenirs : comment son père peignait en hauteur pendant que son grand-père tenait la grosse branche qui servait d’échelle à l’artiste, et comment elle-même participait à la fabrication des pigments, à base d’ocre et d’orchidées sauvages transportés dans des boîtes à tabac. Elle précise la signification de certains motifs, comme Namarrkon, l’homme éclair, peint sur la paroi. Et surtout, Josie se souvient que son père a un jour peint ses mains d’enfant sur la roche. L’empreinte de ses petites mains y est encore visible aujourd’hui.

Sally K. May a découvert par ailleurs que certaines mains peintes par les Aborigènes en Terre d’Arnhem, ornées de motifs géométriques complexes, correspondent aux identités claniques de leurs auteurs. Elle interprète ces mains comme une sorte d’empreinte digitale fixée sur la paroi. À l’époque où les Aborigènes étaient chassés de leurs terres et déplacés de force par les autorités, ces mains sur les parois étaient une sorte d’acte de résistance culturelle. Une façon de dire : « Nos ancêtres sont toujours là, nous sommes toujours là. » Et donc, cette terre est à nous.

Peut-on généraliser ?

L’exemple australien offre un cas exceptionnel : une pratique documentée par ceux-là mêmes qui la perpétuaient encore récemment, ou par leurs descendants directs. Il serait imprudent d’en transposer telles quelles les significations aux mains de Sulawesi, vieilles de 68 000 ans, ou à celles de Gargas ou d’Argentine. Mais il serait tout aussi absurde de se priver de ce témoignage exceptionnel.

: Sources:

  • Survival, Social Cohesion and Rock Art: The Painted Hands of Western Arnhem Land, Australia, Sally May et al. Cambridge archéologial Journal, 2020, (en ligne)“
  • ‘This is my father’s painting’: A first-hand account of the creation of the most iconic rock art in Kakadu National Parken”, Sally K. May et al.,Rock Art Research, 2019 (en ligne).
  • « Pour les Aborigènes d’Australie, la peinture rupestre est aussi un titre de propriété » Un entretien avec trois Aborigènes d’Australie » ; Courrier de l’Unesco, 1998. (en ligne).

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