
En avril 2026, une nouvelle a attiré mon attention – pas de quoi changer le cours de l’histoire, mais le genre d’info qui met en émoi la petite communauté des historiens de la philosophie. Un jeune chercheur, Nathan Carlig, de l’université de Liège, a déniché un manuscrit d’Empédocle. Empédocle ? Un de ces philosophes dits « présocratiques » qu’on ne connaît que par fragments et sources indirectes. Mais ce sont surtout les conditions de la découverte, très romanesques, qui éveillent l’intérêt. Une histoire digne des meilleurs récits d’aventure.
Tout commence en 1904 en Égypte. Un archéologue allemand, Otto Rubensohn, fait sa tournée des antiquaires à la recherche de vieux manuscrits. Il achète à un marchand un petit lot de fragments de papyrus. Ces lambeaux de textes proviennent d’un ancien rouleau (à l’époque, les livres sont des rouleaux de papier) qui a été recyclé pour confectionner un ornement de momie. Les fragments atterrissent dans les armoires de la bibliothèque universitaire de Strasbourg, où ils vont dormir près d’un siècle.
En 1990, Alain Martin (Université libre de Bruxelles), qui exerce le beau métier de « papyrologue » (oui, ça existe), redécouvre ces fragments et entreprend de reconstituer le puzzle. Le genre de travail minutieux qui occupe des matinées entières à essayer de voir si tel morceau pourrait coller avec tel autre. Notre chercheur parvient à repérer des mots, des bouts de phrase, où il est question de mélange, de force et de naissance des êtres vivants. Mais qui a bien pu écrire cela ? À l’époque, les ordinateurs commencent à traiter automatiquement les corpus de textes et à retrouver des occurrences chez des auteurs connus. Un matin, la machine livre son diagnostic : le texte serait un extrait d’Empédocle.
Empédocle ! Il faut imaginer l’excitation du spécialiste, comparable au chercheur d’or qui vient de découvrir une pépite. Il contacte aussitôt un confrère allemand, Oliver Primavesi, sommité en matière d’« empédoclologie ». Ensemble, les deux hommes publient en 1999 L’Empédocle de Strasbourg, une étude érudite qui détaille le contenu du manuscrit retrouvé. L’affaire aurait pu s’arrêter là. Un tout petit bout de savoir nouveau pour un tout petit monde de spécialistes.
Vingt ans passent. L’Empédocle de Strasbourg a rejoint un rayon de bibliothèque que plus personne n’ouvre – le purgatoire des recherches érudites. Et voilà qu’un jeune chercheur liégeois, Nathan Carlig, tombe par hasard sur un autre bout de papyrus. « Fouad 218 » (chaque archive porte un nom de code) est un manuscrit acquis au Caire, sur le marché des antiquaires en 1941, puis oublié dans une boîte après la mort prématurée du papyrologue qui devait l’éditer. Car tel est le quotidien de ce métier d’érudit : déchiffrer, restaurer et éditer des manuscrits que les marchands ont souvent vendus en lambeaux.

En janvier 2021, Nathan Carlig jette un œil neuf sur le papyrus et reconnaît quelque chose : c’est la même écriture, la même mise en page que celle décrite dans L’Empédocle de Strasbourg. Le fragment du Caire pourrait compléter celui de Strasbourg ! Il contient trente vers d’Empédocle supplémentaires, encore inconnus. Nathan Carlig contacte aussitôt Alain Martin, désormais émérite, et lui fait part de sa découverte. (Il faut imaginer le cœur bondissant des chercheurs.)
Que disent ces trente nouveaux vers ? Ils exposent la théorie des effluves et des pores, imaginée par Empédocle pour expliquer comment nous percevons le monde. Son explication se montre résolument matérialiste. Les corps émettent en permanence de minuscules particules, les effluves(un peu comme les poussières qu’on voit danser dans un rayon de lumière). Les organes des sens – yeux, oreilles, nez – sont percés de pores de différentes tailles. Pour voir, entendre ou sentir, il faut que ces particules trouvent des pores ajustés à leurs dimensions. Une physique corpusculaire avant la lettre, qui fait d’Empédocle un précurseur des atomistes – Démocrite, Épicure, Lucrèce. Il ne renonce pas pour autant à sa célèbre théorie des quatre « racines » du monde (terre, eau, air, feu) : il la complète d’une mécanique des particules pour rendre compte de la perception. Ce qui permet aujourd’hui de mieux situer Empédocle dans la longue histoire du matérialisme antique.
Vous me direz que cette découverte ne présente rien de bouleversant. C’est vrai. Mais j’aime à penser qu’au moment où le monde a les yeux tournés vers le golfe Persique, quelques-uns se passionnent encore pour de petits bouts de papyrus écrits il y a 2 500 ans.



