Entretien avec Véra Nikolski et Nicolas Pichoff
Récemment des recherches affirment que durant la préhistoire, des femmes participaient à la guerre et à la chasse au même titre que les hommes. Dans leur livre Pourquoi les Amazones n’existent pas. Les sexes, le risque et l’évolution (Fayard, 2026), Véra Nikolski et Nicolas Pichoff soutiennent que les rares exceptions n’infirment pas la règle quasi universelle de l’exclusion des femmes des activités risquées (comme la guerre ou la chasse). Modèle à l’appui, les auteurs affirment que les sociétés ont presque universellement écarté les femmes des activités dangereuses pour des raisons vitales. Dans le cas contraire, le déclin démographique aurait conduit à l’extinction de notre lignée.
Jean-François Dortier – Le titre de votre livre, Les Amazones n’existent pas, pourrait laisser entendre qu’il n’a jamais existé de combattantes dans l’histoire. Pourtant, si les Amazones de la mythologie grecque – ces guerrières qui se coupaient un sein pour mieux tirer à l’arc – sont une légende, elles ont pu avoir un fondement historique réel.
Véra Nikolski – Oui, des exceptions existent et elles sont documentées. Parmi les plus marquantes, les tribus sarmates de la steppe eurasiatique, plusieurs siècles avant notre ère, ont compté des contingents partiellement féminins : environ un cinquième des tombes de femmes de cette période renferment des armes de métal. Ces femmes, cependant, sont toujours jeunes et équipées d’armement léger – arcs, flèches, jamais de haches ni d’armes lourdes – : elles intervenaient en soutien, dans la jeunesse, avant la procréation. L’explication tient à la situation de ces tribus : en expansion permanente, manquant de guerriers, elles mobilisaient jusqu’à leurs périphéries.
J.-F.D. – Comme c’est le cas des enfants soldats recrutés dans les conflits armés dans des situations exceptionnelles.
V.N. – Exactement. Dans toute l’histoire, partout sur le globe, quand un groupe est menacé dans son existence même, tout le monde s’y colle. Les femmes grecques ont participé à la défense des cités assiégées. Les femmes soviétiques se sont battues dans les rangs de l’armée soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale. Les combattantes kurdes le font aujourd’hui. Mais ces configurations sont toujours situées, toujours explicables par des circonstances précises. L’exemple le plus spectaculaire reste le régiment féminin du royaume du Dahomey (actuel Bénin) : deux siècles d’existence, une véritable institution – mais ces femmes faisaient vœu de célibat. Par définition, un tel régiment est autolimité : il ne pouvait représenter la norme sans condamner la société à l’extinction démographique.
La règle générale, statistiquement très robuste, qu’on observe tout au long de l’histoire humaine, c’est que les femmes ne participent pas aux activités impliquant l’exercice de la violence – ni aux affrontements armés ni aux opérations risquées de subsistance telles que la chasse au gros gibier.
J.-F.D. – Récemment, des articles parus dans la presse scientifique et portant sur l’existence de femmes chasseuses, dans la préhistoire ou chez les peuples de chasseurs-cueilleurs, ont été très médiatisés 1. Vous n’y allez pas de main morte, vous parlez de « fraude scientifique » !
V.N. – Pour l’article de Randall Haas et al. (« Female hunters of the early Americas », 2020), nous n’utilisons pas le terme « fraude », qui serait excessif : c’est une extrapolation, d’abord de la presse, puis des auteurs eux-mêmes dans leurs interventions publiques. L’étude porte sur un petit échantillon de sépultures vieilles de 9 000 ans au Pérou, où une jeune femme était enterrée avec des armes de chasse au gros gibier. D’abord, ce squelette n’est féminin qu’avec 80 % de probabilité (ce n’est pas une certitude) ; et les deux seuls autres squelettes sexués par l’analyse de l’émail dentaire appartiennent à des nourrissons, qui n’ont certainement pas chassé de leur vivant ! Les armes dans leurs tombes avaient peut-être une fonction symbolique. Aucune conclusion ne s’impose – on ne peut pas généraliser à partir d’un cas unique.
Pour l’article d’Abigail Anderson, le mot « fraude » s’applique mieux. Ses autrices relisent la grande base de données ethnographiques D-PLACE et affirment que leurs prédécesseurs ont exploité ses sources avec des « lunettes patriarcales ». Selon elles, dans 80 % des sociétés de chasseurs-cueilleurs, les femmes chassaient activement. Mais, outre le fait que l’échantillon des sociétés examinées est lourdement biaisé, les autrices ont inclus dans la catégorie « femmes qui chassent » les rabatteuses, les piégeuses, les chasseuses de petit gibier – tout ce qui exclut la mise à mort au moyen d’armes létales. De plus, quand d’autres chercheurs ont vérifié les sources sur lesquelles elles s’appuient, ils ont constaté que, souvent, les comptes-rendus ne correspondaient pas à leur contenu. C’est une arnaque que les grands médias ont gobée, proclamant que le mythe de l’homme chasseur était « taillé en pièces ».
J.-F.D. – Si la division sexuelle du travail est quasi universelle – femmes exclues des armes, de la chasse, du pouvoir –, la grande question est : pourquoi ? Votre livre propose une réponse fondée sur la survie des groupes.
Nicolas Pichoff – L’idée de base est simple : nous avons testé l’hypothèse que toute société peut choisir à qui elle confie une part de ses risques mortels, et regardé ce que cette répartition produit sur de nombreuses générations. La clé, c’est que les femmes sont le facteur limitant de la reproduction. Une femme avec dix-neuf hommes ne produit pas plus d’enfants qu’avec un seul homme, alors qu’un homme avec dix-neuf femmes peut produire un grand nombre de descendants !
Nos simulations sur plusieurs centaines de générations sont convergentes : les sociétés qui confient systématiquement les risques mortels – guerre, chasse, exploration – aux femmes voient leur taux de reproduction s’effondrer et finissent par disparaître, absorbées par des voisins plus dynamiques, ou simplement s’éteindre.
J.-F.D. – Il y a donc un facteur limitant : si, en plus des risques qu’elles supportent déjà – dont celui lié à l’enfantement –, on expose les femmes à des activités dangereuses, la société ne peut plus assurer sa reproduction.
N.P. – Exactement. Dès que l’environnement est suffisamment dangereux, confier ces risques supplémentaires aux femmes a des conséquences démographiques significatives. Les sociétés qui ont fait ce choix ont soit disparu, soit finalement changé de modèle. La seule échappatoire serait un taux de fécondité très élevé – mais plus les femmes ont d’enfants, moins elles sont disponibles pour prendre des risques. Les deux variables se neutralisent.
J.-F.D. – Votre livre invoque aussi l’altricialité secondaire – le fait que l’être humain naît inachevé et réclame des années de soins.
V.N. – C’est un autre facteur proximal, là où le modèle de Nicolas identifie la cause ultime. Le cerveau humain se forme en partie après la naissance, au contact des autres : c’est ce qui lui confère une plasticité extraordinaire et des capacités culturelles sans équivalent dans le règne animal. Mais cela se paye. Dans les sociétés sans agriculture, l’allaitement dure un à trois ans, le portage et la surveillance mobilisent les mères sur une longue période. Un enfant, ce n’est pas seulement neuf mois de gestation. L’anthropologue Judith Brown l’a formalisé dès 1970 : dans toutes les sociétés traditionnelles observées, les activités confiées aux femmes partagent quatre caractéristiques – proches du foyer, peu dangereuses, ne nécessitant pas de concentration et facilement interruptibles. La guerre, la chasse, l’exploration n’entrent pas dans ces critères.
J.-F.D. – Comment passe-t-on de cette contrainte biologique à un tabou culturel ? Dans le sport moderne, on distingue catégories masculines et féminines sans interdire aux femmes de pratiquer. Pourquoi les sociétés ancestrales ont-elles forgé des prohibitions si rigides ?
V.N. – Le sport moderne est très différent des activités dangereuses liées à l’extraction des ressources : le risque létal y est nul, et les catégories masculines et féminines ne sont liées qu’aux différences de stature et de rendement musculaire, dans un souci d’équité. En revanche, la division sexuelle du travail relevait d’une nécessité vitale et d’un impératif pragmatique. Si cette nécessité s’est traduite en normes, c’est en vertu de la propension de l’être humain à donner sens à ce qu’il observe. La pression démographique n’est certes pas visible à la première génération, ni à la deuxième, ni à la troisième ; mais l’intérêt à confier les activités dangereuses aux hommes, qui n’enfantent pas, l’est immédiatement. Et l’humain rationalise, fabrique des mythes, fixe des règles – notamment pour socialiser les enfants au rôle qu’ils vont jouer. Les garçons sont préparés à la chasse et à la guerre dès l’enfance, à travers des rites d’initiation ; les filles au foyer et à la maternité. Ce n’est pas une loi mathématique, mais une tendance inhérente au fonctionnement des groupes humains.
N.P. – Ces normes culturelles subissent elles aussi une sélection. Peu importe la justification donnée – religieuse, symbolique, ou autre –, si une règle sociale favorise la reproduction du groupe, elle se maintient. Si elle ne le fait pas, elle disparaît. Le darwinisme s’applique aux idées et aux cultures, pas seulement à la biologie. Nous reprenons le raisonnement connu sous le nom « sélection culturelle de groupe » : les collectifs porteurs de normes adaptées prospèrent et diffusent leur culture.
J.-F.D. – Votre modèle est-il encore pertinent aujourd’hui ? Faudrait-il maintenir les femmes à l’écart des activités risquées ou des sphères de pouvoir ?
V.N. – Notre modèle demande des conditions d’application précises : celles qui ont prévalu pendant l’essentiel de l’histoire évolutive de notre espèce, où les risques létaux étaient élevés. Mais aujourd’hui, ces conditions ont changé : dans les sociétés modernes, on meurt surtout de maladies, pas d’activités de subsistance. Dès que la dangerosité de l’environnement passe en dessous d’un certain seuil, cette loi cesse d’être opérante. On peut dire, pour simplifier, qu’elle ne s’applique plus, ce qui rend une nouvelle organisation des rôles sexués possible. Dans les sociétés actuelles, lorsqu’elles sont apaisées, rien n’empêche une mixité complète des activités.
Cette tendance longue laisse toutefois des reliquats. Ainsi, les métiers risqués restent massivement masculins, sans d’ailleurs que cela suscite de revendications de parité. Surtout, si les femmes sont présentes dans l’armée dans de nombreux pays, on ne demande pas à ce qu’elles participent aux opérations commandos, et la division du risque resurgit dès qu’éclate une vraie guerre. En Ukraine, tout le monde trouve normal de mettre les femmes (et les enfants) à l’abri. L’armée israélienne se dit paritaire, mais dans la récente opération militaire à Gaza, les femmes ne représentent que 0,4 % des morts au combat. Enfin, les hommes et les femmes affichent des préférences en partie divergentes pour différents types d’activités – traces d’inertie culturelle, ou peut-être d’une évolution biologique dans des niches écologiques partiellement distinctes pendant des centaines de millénaires. Si cette hypothèse se révèle exacte, et si les conditions restent stables, ces inerties s’estomperont avec le temps.
J.-F.D. – Votre thèse n’est pas une justification éternelle de la division du travail entre les sexes.
N.P. – Pas du tout. Comme toute loi scientifique, celle-ci n’est valide que dans les conditions de son énoncé. Elle a régi la plus grande partie de l’histoire humaine. Aujourd’hui, les conditions qui la rendaient incontournable ont disparu.
Véra Nikolski et Nicolas Pichoff, Pourquoi les Amazones n'existent pas. Les sexes, le risque et l'évolution. Fayard, 2026.
- Dans l’article « The myth of man the hunter. Women’s contribution to the hunt across ethnographic contexts ». paru en 2023, très largement diffusé dans les médias, Abigail Anderson et ses collègues récusent l’idée, qualifiée de sexiste, d’une stricte division du travail chez les chasseurs-cueilleurs. En réanalysant des données ethnographiques portant sur 63 sociétés différentes à travers le monde, les chercheuses prétendent que les femmes chassaient dans 80 % de ces communautés, les chasseuses utilisant une grande variété d’outils et de stratégies pour traquer du gibier de toute taille (petit, moyen et grand). ↩︎



