Avril 2020. C’est le printemps. Il fait doux. Les cerisiers sont en fleurs, les oiseaux se font entendre. Mais les rues sont étrangement désertes. Aucune circulation dans l’avenue. Ni voiture, ni vélo. Un seul piéton à l’horizon. Je marche et je regarde autour de moi. Incrédule. Les magasins sont fermés. La France est à l’arrêt. Ce qui paraissait impensable quelques semaines plus tôt (« Tu as vu, en Chine, ils ont confiné 11 millions de personnes à Wuhan ! Il n’y a qu’en Chine qu’on peut voir cela ! ») est arrivé.
En juillet 2020, la moitié de la population mondiale – de New York à New Delhi –, soit trois milliards d’humains, était assignée à résidence. Entre-temps, on avait appris à porter des masques, à se tenir à distance, à ne plus se serrer les mains ni à s’embrasser.
Un virus a changé le cours de l’histoire.
Le monde est-il prévisible ?
Nous sommes embarqués dans une histoire dont nul ne sait où elle nous mène.
Depuis trente ans, l’histoire n’a cessé de nous jouer des tours. Deux ans avant l’épidémie du Covid-19, la France était plongée dans une autre crise, celle des Gilets jaunes. Cette crise non plus, je ne l’avais pas vu venir. Deux ans plus tôt, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis m’avait déjà surpris, comme elle avait surpris la plupart des analystes. L’année d’avant, les attentats de Paris (Charlie Hebdo et le Bataclan) nous avaient saisis d’effroi et d’incompréhension. Quelques années plus tôt, la crise financière de 2008 avait pris tout le monde de court, à commencer par les économistes.
Depuis, les scénarios improbables se poursuivent. Qui aurait pu prévoir que pour faire face à une pandémie, les gouvernements allaient mettre à l’arrêt des pans entiers de l’économie ? On disait que l’argent dominait le monde ; on pensait que les États n’avaient plus de pouvoir face aux forces du marché. Or, voilà que la politique a repris les choses en main. Les cafés, les restaurants et les cinémas ont été fermés. Les avions, cloués aux sol. Greta Thunberg en a rêvé, le coronavirus l’a fait !
Autre surprise de taille. Les économies ont, jusque-là, tenu le choc. L’arrêt de l’activité n’a pas entraîné de panique financière. De même, la mise à l’arrêt ou au ralenti de secteurs entiers de l’économie n’a pas provoqué de faillite en chaîne et d’effondrement général de l’économie. Quid de l’« effet domino » qui aurait dû, selon les catastrophistes, précipiter le monde dans le chaos ? Au lieu de cela, un miracle s’est produit. De « l’argent magique » est tombé du ciel. Des centaines de milliards de dollars, d’euros, de yens, de yuans ou de roupies ont été déversées pour soutenir et relancer les économies. D’où vient tout cet argent ? D’une autre formule magique : la dette. Il y a peu, l’orthodoxie économique voulait que la dette soit un danger mortel (« Tous ruinés dans 10 ans », avait écrit un célèbre futurologue, … il y a exactement dix ans ! ) 1. La dette était alors vue comme un fardeau et une bombe à retardement. Aujourd’hui, elle apparaît comme notre planche de salut. Un nouveau débat – presque surréaliste – oppose désormais les économistes. Il ne s’agit plus de savoir s’il est bon ou non de s’endetter mais s’il faudra un jour rembourser la dette ou tout simplement l’annuler !
Comment s’y retrouver ?
Nous vivons dans un monde qui reste, en partie, opaque. Faut-il en déduire que nous sommes condamnés à marcher à l’aveugle dans un monde inconnu ? Faut-il renoncer à comprendre son époque ?
Ça se discute.
D’un côté, nous disposons de ressources en informations et savoirs inégalés. Lorsqu’un événement nous prend au dépourvu – qu’il s’agisse d’un virus, d’une crise, d’une guerre ou d’une révolution – une machine à produire du savoir se met aussitôt en place. Des crédits et des équipes de recherches sont mobilisés, les experts sont consultés, les informations circulent. Une avalanche d’informations, d’analyses, aussitôt accessibles et souvent gratuites sont alors à portée de clics. Lors de la crise financière de 2008, je me suis plongé, comme bien d’autres, dans l’exploration de ce domaine obscur qu’est la finance : les subprimes, les hedges funds, le trading, le système bancaire, les phénomènes boursiers. En 2015, quand le terrorisme islamiste a frappé la France, le moment de stupeur passé, il a fallu comprendre. Ce qui supposait de se pencher sur la nature de l’Islam, de l’islamisme, des courants salafistes, de la géopolitique du Moyen-Orient, des raisons de la radicalisation, de l’histoire du terrorisme. Les crises nous font faire des bonds dans la connaissance. Une fois passées la sidération et l’incrédulité, les esprits curieux, quand ils en ont le temps et les moyens, se lancent dans leur propre enquête. Au début, on commence par consulter les sources autorisées. Puis, au fil des investigations, on découvre que les sources ne concordent pas toutes, que le monde des spécialistes auprès de qui on pensait trouver des informations assurées, n’est pas aussi neutre et fiable qu’on pouvait l’espérer. Vient alors le moment du doute.
Faut-il croire Thomas Piketty ou Esther Duflot ? Le premier nous dit qu’il faut annuler la dette, la seconde qu’il faut la rembourser. Tous deux sont des économistes français de réputation mondiale.
Tous deux ont de solides arguments à faire valoir. De même, écoutons les virologues et épidémiologistes parler du virus. Faut-il croire Didier Raoult ou le Docteur Fauci, deux pontes dans le domaine ?
À quel saint se vouer ?
En matière de finance, de santé, de dette, de virus, et de géopolitique, écoutez un spécialiste : c’est toujours éclairant. Écoutez-en deux : les choses ne sont plus si évidentes. Écoutez-en dix : vous voilà perdu. Difficile de s’en remettre à « ce que dit la science » quand la science ne parle plus d’une seule voix, quand on a commencé à repérer derrière le visage de la rigueur, des voix discordantes, des écoles de pensée et des dogmes.
Quand les spécialistes ne sont pas d’accord entre eux, comment trancher ? Chacun est amené à se forger son propre jugement, c’est-à-dire à choisir son camp. Et c’est là que les choses se compliquent.
En principe, « penser par soi-même » devrait être une bonne chose. L’indépendance d’esprit, nous dit Kant, est une belle et noble vertu qu’il nous faut cultiver.
Mais c’est sans compter sur notre capacité d’automystification. L’esprit libre, que chacun d’entre nous pense avoir, a une fâcheuse tendance à se diriger vers des lectures qui confirment ses intuitions préalables. Les gens de gauche lisent des journaux de gauche, les gens de droite des journaux de droite et ceux du centre aiment les opinions médianes. Les sociologues lisent de la sociologie, les psychologues de la psychologie. Chaque école de pensée a ses propres sources. C’est ainsi que chacun s’auto-intoxique en pensant s’informer et se cultiver.
« Penser par soi-même » est un mythe. Car chacun vit et pense sous influence.
Mais alors, si on ne peut compter ni sur la science, ni sur son propre jugement pour y voir clair, comment avancer ? À quel saint se vouer ?
Éloge de l’erreur féconde
Personnellement, après m’être souvent égaré, je me méfie autant des autres que de moi. Au cours de mes enquêtes personnelles, destinées à m’éclairer – par exemple, sur l’économie, la finance, l’islamisme, ou le populisme – il m’arrive souvent de me perdre en route. À force de me goinfrer de savoirs disparates et parfois contradictoires, mon esprit s’embrouille et le doute s’installe.
Heureusement, cela ne dure jamais longtemps. Je finis toujours par reprendre espoir et retrouver mes esprits (c’est-à-dire ma naïveté congénitale dans les possibilités du savoir). Bon sang, il doit bien y avoir une façon d’introduire un peu d’intelligibilité dans ce monde biscornu et opaque ! Certes, il n’est plus possible de croire en une vérité unique, en une science infaillible et dans des experts au-dessus de tout soupçon. Mais il faut se méfier de ses méfiances. Je me dis qu’il existe tout de même des sources plus fiables, des savoirs plus robustes, et des théories plus crédibles que d’autres. Et il doit bien avoir un moyen de les trouver.
Ayant fait de l’étude des humains ma passion, ma mission, et accessoirement mon gagne-pain, j’ai fait le pari (risqué) du savoir. Pas plus que d’autres, je ne dispose ni de pierre philosophale ni de méthode infaillible pour avancer d’un pas sûr vers la vérité. Comme beaucoup, la crise du Covid-19, l’insurrection des Gilets jaunes, l’élection de Donald Trump, les attentats contre Charlie Hebdo ou le Bataclan, m’ont surpris et déstabilisé. Comme beaucoup, j’ai mené l’enquête. Comme beaucoup, j’en suis sorti souvent avec plus de questions que de certitudes. On peut toujours appeler sagesse cet aveu d’ignorance, mais c’est une piètre consolation.
Il m’a donc fallu mettre au point quelques règles de méthode pour avancer dans le brouillard.
La première règle est la suivante : face aux événements inconnus et déstabilisants, je m’en remets à la formule de Spinoza « ni rire, ni pleurer mais comprendre ». Il faut se méfier de ses colères, de ses indignations et de ses partis pris. Les passions altèrent le jugement et poussent à la faute.
La deuxième règle est tout aussi simple mais également exigeante : travailler ! Le savoir a un coût. Qu’il s’agisse du terrorisme, de la dette, du populisme, du climat, de la guerre au Mali, de la biodiversité, ou de l’Europe, il faut se plonger dans les dossiers, lire, s’informer, interroger, et mener des investigations. La bonne nouvelle est que l’on dispose de ressources en abondance et facilement accessibles pour se former et s’informer sur n’importe quel sujet. Travailler et travailler encore, c’est le seul prix à payer pour avancer dans le savoir.
Troisième règle : se méfier de soi et du penchant irrésistible à aller puiser ses informations toujours aux mêmes sources. L’étudiant, le chercheur, le journaliste ou le quidam en quête de savoir se veut être un « honnête homme » ouvert à tous les savoirs. En fait, on n’est jamais tout à fait honnête dans ses investigations. On aborde généralement un sujet avec des opinions préalables. Le terrorisme ? C’est la faute de la société ou c’est la faute à l’Islam. Le populisme ? C’est la juste révolte des opprimés ou la sottise du peuple. Rien n’est plus tentant, pour son confort intellectuel et son estime de soi, d’aller prospecter là où on pense trouver une confirmation de ses intuitions. Oser se confronter à ses ennemis est toujours bénéfique. L’intellectuel de droite en savait beaucoup plus que moi sur les sujets que je croyais connaître – le capitalisme, les crises, les classes sociales, la démocratie, le fascisme – et il démontait un à un, avec une redoutable efficacité, tous mes préjugés. C’est déstabilisant, mais très salutaire.
Évidemment, changer d’opinion ne garantit pas pour autant de vous mettre dans le droit chemin. Au mieux, cela vaccine contre ses propres préjugés (rien n’est plus facile que de repérer les préjugés des autres).
L’art de se tromper intelligemment
Quand une vision du monde n’est jamais prise en défaut, ce n’est pas bon signe. Cela signifie que votre pensée est prisonnière d’un schéma inamovible et indestructible. Toute vérité, disait Karl Popper, n’est qu’une erreur en sursis. Si votre système de pensée traverse le temps et les événements sans dommages, c’est le signe d’un aveuglement. D’où ce paradoxe de la connaissance : si vous avez toujours raison, c’est que vous vous trompez. S’il vous arrive de vous tromper, vous êtes dans le vrai.
Finalement, se perdre et se tromper, ne vous garantit pas d’accéder un jour à une vérité ultime, mais cela reste une bonne boussole pour avancer dans l’inconnu. •
Notes
- Jacques Attali, Tous ruinés dans dix ans, Fayard, 2010.[↩]



