Agressivité. La dispute n’est pas la guerre

Disputes à l’arrière de la voiture, colère contre un distributeur en panne, rage de vaincre sur un court de tennis : l’agressivité est partout, même entre ceux qui s’aiment. Elle fait partie de la nature humaine. Mais elle mène rarement à la violence. Et la violence peut très bien se passer d’agressivité.

Embarquer une famille pour un long trajet en voiture sur la route des vacances est une expérience humaine très révélatrice. Les enfants sont attachés à l’arrière ; les parents sont côte à côte à l’avant, l’un au volant, l’autre lui servant de copilote. La situation est potentiellement explosive. Vient toujours le moment où les hostilités se déclenchent.

Heureusement, et quoi qu’on pense des écrans, il faut leur reconnaître d’avoir fait chuter le niveau d’agressivité dans ce contexte précis. Si les enfants ont chacun leur écran, cela contribue, au moins un temps, à pacifier les mœurs. Et si les parents utilisent un GPS, cela leur épargne l’épreuve de la carte routière (« Je crois qu’il fallait prendre à gauche. – Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit avant ! »).

Ce dispositif expérimental, assez courant en période de vacances, permet d’éclairer in vivo l’un des plus vieux débats des sciences humaines : l’agressivité est-elle naturelle ? La réponse tient en deux temps. Oui, la capacité agressive est universelle : tous les humains se fâchent, se chamaillent, attaquent et ripostent. Mais cette agressivité n’implique pas pour autant le déclenchement de la violence.

Reprenons. Quand les deux enfants à l’arrière se disputent, inutile de chercher qui a commencé : la question est insoluble (« C’est lui qui a commencé ! – Oh, la menteuse, c’est elle qui m’a poussé ! »). Et pourquoi cette dispute ? Y a-t-il à l’origine une pulsion ou un instinct agressif inscrit dans la nature humaine ? Un contexte conflictuel, comme la rivalité au sein des fratries ? Le déclenchement des hostilités tient-il à la situation particulière (le confinement prolongé dans l’habitacle exigu de la voiture) ou à une logique d’emballement (attaque et contre-attaque) ? Les spécialistes en débattent (voir encadré). Toujours est-il que les hostilités finissent immanquablement par éclater, en famille, au travail, à l’école. Elles font partie du répertoire comportemental des humains.

Mais l’immense majorité de ces conflits ordinaires ne dégénèrent qu’exceptionnellement en déchaînement de violence. La plupart du temps, tout ce petit monde se réconcilie dès l’arrivée à destination.

De ce petit événement ordinaire, retenons d’abord ceci : l’agressivité peut surgir partout, même entre ceux qui s’aiment. Petites disputes, frustrations et coups de colère sont monnaie courante entre enfants, entre parents, entre parents et enfants. Cela ne veut pas dire qu’on ne s’aime pas, ni qu’on cherche vraiment à faire du mal à l’autre. En somme, l’agressivité n’est pas synonyme de violence.

Le spectre des réactions agressives

L’agressivité fait partie du répertoire émotionnel de tous les humains, mais elle prend des formes très diverses. Elle peut être passagère ou tenace, modérée ou intense, explosive ou silencieuse. Elle peut viser une cible précise ou la terre entière (on peut même être en colère contre soi-même). Il m’est même arrivé d’être furieux contre un distributeur de boissons en panne !

Elle peut aussi rester rentrée. Les psychiatres parlent ainsi de personnalité « passive-agressive » pour désigner les gens qui expriment leur hostilité de façon indirecte, sous des dehors conciliants : bouderie, oubli calculé, sabotage discret. En langage courant, on parlerait d’hypocrites. Or refouler durablement son agressivité n’est pas bon pour la santé, comme l’a montré le médecin et biologiste Henri Laborit (L’Agressivité détournée, 1970). Quand l’inhibition s’installe, elle finit par provoquer ulcères, hypertension et dépressions.

On voit l’agressivité, sans doute à tort, comme une émotion toujours négative, source d’actes violents. Il en existe pourtant des formes « positives ». De même qu’on distingue un bon et un mauvais stress, un bon et un mauvais cholestérol, il faudrait distinguer une bonne et une mauvaise agressivité. Dans le sport, une dose d’agressivité est nécessaire pour battre son adversaire. Mais cette rivalité n’implique ni violence ni hostilité : on peut s’affronter sur un court de tennis ou devant un échiquier et rester les meilleurs amis du monde. Il existe aussi une « bonne agressivité » qu’on appelle familièrement la « niaque ». Face à un obstacle ou à une épreuve à surmonter, il faut faire preuve d’acharnement, d’obstination, ce qui suppose une certaine agressivité. On parle d’ailleurs de « rage de vaincre » pour décrire cet état, bien utile pour affronter les défis de la vie.

De même qu’il existe de multiples variations de l’amour, il existe donc tout un spectre d’émotions agressives.

La violence sans agressivité

L’agressivité ne mène donc pas systématiquement à la violence, c’est-à-dire à l’affrontement verbal ou physique. Inversement, la violence n’implique pas forcément de l’agressivité. Le braqueur qui attaque un magasin commet un acte d’une grande violence. Mais sa motivation première n’est ni la colère ni l’animosité envers sa victime : il veut le butin. Même les guerres les plus dévastatrices ne sont pas forcément guidées par la haine de l’adversaire. César n’a pas envahi la Gaule par haine des Gaulois (il saluait même leur bravoure), mais pour s’enrichir et se couvrir de gloire. La guerre des Gaules aurait pourtant fait, selon Plutarque, un million de morts. Nul besoin de haine pour une telle tuerie : les uns voulaient s’emparer d’un territoire et de ses richesses, les autres voulaient les défendre.

Les petites disputent en famille ne dégénèrent jamais en tueries. Heureusement, sinon les vacances seraient jonchées de cadavres. Inversement, les guerres naissent des ambitions rivales que des haines réciproques. Dans ce cas haine est même la conséquence et non la cause de la violence.

Pourquoi l’agressivité ? Les théories en présence

Les théories et les recherches sur le sujet sont nombreuses. Pour simplifier, trois grandes familles se font face.

• L’agressivité est naturelle. Pour Konrad Lorenz, l’un des fondateurs de l’éthologie et auteur d’un livre classique sur le sujet (L’Agression. Une histoire naturelle du mal, 1963), l’agressivité est avant tout un comportement naturel, nécessaire à la survie. Son collègue Niko Tinbergen avait montré que l’épinoche, un petit poisson très territorial, attaque aussitôt tout intrus pénétrant sur son territoire. L’agressivité fait donc partie du répertoire comportemental des animaux, humains compris. Pour Lorenz, comme avant lui pour Freud et sa « pulsion de mort », c’est une énergie qui s’accumule et doit trouver à se décharger. Mais Lorenz observe aussi que, chez la plupart des espèces, les combats sont ritualisés et s’arrêtent avant la mise à mort : l’agressivité n’implique pas la violence.

Les partisans de la psychologie évolutionniste s’inscrivent dans cette perspective. Chez l’animal, l’agressivité est un atout pour s’approprier de la nourriture, un territoire ou des partenaires sexuels. Chez le lion comme chez l’humain, elle augmente les chances d’obtenir ce qu’on veut. Des mécanismes hormonaux et neuronaux sont à l’œuvre. La testostérone est souvent associée à la recherche de dominance, et un faible taux de sérotonine à une impulsivité accrue. Dans le cerveau, l’amygdale, impliquée dans la peur et la colère, joue un rôle d’accélérateur, tandis que le cortex préfrontal sert de frein pour réguler les impulsions.

• L’agressivité est une réaction. Une deuxième approche, issue de la psychologie sociale, voit d’abord dans l’agressivité une réponse à un événement déclencheur. La théorie de la frustration-agression, formulée en 1939 par John Dollard, Neal Miller et leurs collègues de l’université Yale, postule que l’agression est toujours la conséquence d’une frustration, c’est-à-dire de l’empêchement d’atteindre un but. Le psychologue Leonard Berkowitz l’a ensuite élargie à toute situation désagréable ou menaçante (douleur, chaleur, danger). Prenez les mères ourses : elles ne sont pas naturellement agressives et préfèrent en général s’éloigner des humains. Mais qu’une mère perçoive une menace pour ses petits, et elle attaque aussitôt. Je connais une mère (humaine) qui est la personne la plus douce et la plus bienveillante qui soit, mais qui peut se métamorphoser en furie si l’on s’en prend à ses enfants.

• L’agressivité s’apprend. La troisième approche, celle de l’apprentissage, est associée au psychologue Albert Bandura. Dans une expérience célèbre de 1961, des enfants observaient un adulte frapper une grande poupée gonflable, Bobo. Placés ensuite seuls avec la poupée, ils reproduisaient les mêmes gestes, voire les mêmes paroles. Conclusion : l’agressivité est un comportement appris. L’expérience de Bandura n’a fait que confirmer ce que chacun sait. Dans certaines familles et certains milieux, les cris, les insultes ou l’intimidation sont des moyens courants de s’imposer aux autres ou d’élever ses enfants. Avec le temps, les enfants intègrent des « scripts », disent les psychologues : des séquences de comportements toutes prêtes pour faire face à une frustration. Un mécontentement, un désaccord, et aussitôt se déclenchent jurons, insultes, cris et intimidations.

Qui a raison, qui a tort ?

L’agressivité est-elle une pulsion naturelle, une réaction à la frustration ou un comportement appris ? Tout le monde a un peu raison, répondent les partisans de la motion de synthèse. En psychologie, ce rôle de conciliateur revient à un duo de psychologues américains, Craig A. Anderson et Brad J. Bushman. Dans un article de référence au titre sobre, « Human Aggression » 1, ils proposent un « modèle général de l’agression » (General Aggression Model, GAM), qui ne fait rien d’autre qu’intégrer les théories précédentes dans un modèle unifié.

En sciences humaines comme ailleurs, les chercheurs ont coutume de s’affronter à coups de concepts et d’arguments pour imposer leurs théories. À la fin, on sait rarement qui a raison et qui a tort, car le match n’est jamais terminé. Ce n’est pas si grave : les chercheurs sont des humains comme les autres, parfois agressifs mais rarement violents.

Notes

  1. Annual Review of Psychology, vol. 53, 2002[↩]

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