Un moine peut-il vaincre la nature humaine ?

Ils ont fait vœu de pauvreté, de chasteté, d’humilité et d’obéissance. Depuis 1500 ans, les moines chrétiens s’astreignent à respecter des règles qui semblent aller à l’encontre des aspirations ordinaires des humains. Toute l’histoire du monachisme montre comment il est présomptueux de vouloir s’affranchir de l’humaine condition.

Vers l’âge de 20 ans, le jeune Antoine (251-356) a décidé de rompre avec le monde et d’aller vivre seul dans le désert. Il est, selon la légende, resté vingt ans dans une grotte. C’est là qu’il a été visité par le démon venu le tenter. Il n’est guère étonnant qu’un jeune homme qui se prive de tout – nourriture, confort, sexe, contacts humains – soit tourmenté par le diable.

Par la suite, ils furent nombreux à se sentir attirés par ce mode de vie si étrange. Se couper du monde, se priver de tout pour se consacrer à un seul idéal : prier Dieu.

Mais ce choix de vie si radical est-il vraiment possible ? Peut-on se nourrir uniquement de prière, de spiritualité, d’extase mystique, bref se transformer en ange ? Bientôt, ceux qui avaient choisi cette vie d’ermite solitaire vont éprouver le besoin de se regrouper en communautés : ainsi naissent les monastères et la vie monastique.

Vivre en communauté

Les regroupements communautaires peuvent se voir comme une concession à l’idéal de l’ermite qui vit seul dans sa grotte. Mais même au sein d’une communauté, le moine doit passer l’essentiel de son temps en prière. Or, cette exigence apparaît aussi impossible à tenir. Beaucoup de moines souffrent « d’acédie », un malaise qui se manifeste vers le milieu de journée (d’où le nom de « démon de midi ») quand le moine commence à éprouver la lassitude, l’ennui, le découragement et le dégoût de la prière. À ce moment, le pauvre garçon ressent l’impression que le temps ne passe plus et que sa cellule est devenue une prison. Il est alors pris d’une irrésistible envie de fuir le monastère pour chercher ailleurs une vie plus facile. Contre ce mal, Benoît de Nursie (480-547), alias saint Benoît, invente une règle de vie qui semble plus supportable : orare et labore, prier et travailler. Écrite en 530, elle va se répandre dans tous les monastères d’Occident. Le principe de base est que la vie du moine doit se diviser en trois temps : un temps de prière (collective), un temps pour le travail (manuel), un temps pour la « lecture divine » (les textes sacrés). L’idée est de trouver un équilibre, humainement viable entre la vie communautaire et la solitude, entre le travail physique et la prière.

La règle de saint Benoît est un révélateur de la condition humaine : une vie uniquement consacrée à l’élévation de son esprit s’avère un idéal intenable pour un mortel.

De la pauvreté au faste

Le travail manuel prescrit par Benoît va se révéler, avec le temps, redoutablement efficace. Au Moyen Âge, les moines se mettent à défricher et cultiver des terres, à construire des moulins, à produire des fromages, de la bière et des spiritueux. L’affaire est bien gérée et les monastères s’enrichissent. Au 10e siècle, l’abbaye de Cluny est devenue un centre de production qui cumule des richesses sans égales. L’abbé de Cluny fait édifier la plus grande église de la chrétienté occidentale. Les moines, censés avoir renoncé au monde, vivent désormais dans l’opulence. Certains s’engraissent. Que sont devenus leurs vœux de pauvreté ?

Cette entorse à la règle conduit certains à se révolter. C’est le slogan de Bernard de Clairvaux (1090-1153), jeune abbé cistercien, qui attaque frontalement le luxe clunisien. Dans son Apologie, il fustige les ornements d’or et les vitraux somptueux qui détournent l’esprit du moine de la méditation. Bernard fonde son propre monastère, à Cîteaux, qui se veut l’antidote de Cluny. Son slogan : retour à la pauvreté, au silence et au travail manuel. Mais l’histoire se répète. L’ordre cistercien fait des émules et se propage dans toute l’Europe, et, en moins d’un siècle, devient à son tour riche et puissant. Il se révèle même plus productif que son rival honni à force de réinvestir sans relâche dans de nouvelles terres. Quatre siècles plus tard, les cisterciens vont se déchirer à leur tour dans la « guerre des observances » dont le sujet principal est : jusqu’où faut-il pousser l’austérité ?

Couverture de la réédition du livre de Pierre Damien, Le Livre de Gomorrhe (1049) de Pierre Damien. Ce moine italien a adressé au pape de l’époque un réquisitoire complet contre les pratiques homosexuelles du clergé

Quand le corps reprend ses droits

Outre celui de pauvreté, les moines avaient fait un autre vœu, plus difficile encore à tenir : celui de chasteté. Mais comment des hommes, jeunes et moins jeunes, pourraient-ils ne pas céder à ce désir qui vient régulièrement les torturer, dans leur lit, ou parfois pendant l’office ? Beaucoup n’ont pas pu résister : pas simplement aux «  pensées impures », mais aussi au plaisir solitaire, puis à deux… Le sujet est bien documenté. Dès le Moyen Âge ont été rédigé des « pénitentiels » : des manuels destinés aux confesseurs qui recensent, avec un luxe de détails, les péchés sexuels des religieux et leur tarif pénitentiel exact. Un de ces manuels parmi les plus célèbres est celui de l’évêque Burchard de Worms (965-1025). Les péchés décrits vont de la masturbation (tarif : dix jours de pénitence au pain et à l’eau) à la sodomie (le péché le plus grave impliquant une sanction lourde, dix ans de pénitence) en passant par la zoophilie ou la masturbation réciproque. Un autre témoignage accablant est Le Livre de Gomorrhe (1049) de Pierre Damien. Ce moine italien a adressé au pape de l’époque un réquisitoire complet contre les pratiques homosexuelles du clergé et des moines : masturbation solitaire ou réciproque, actes sodomites qu’il classe en quatre catégories de gravité croissante. Il y a aussi ceux qui, comme Jean Cassien (v. 360-435), admettent que les pensées impures, si elles doivent être combattues, poursuivront néanmoins le moine toute sa vie. C’est reconnaître qu’elles font partie de la condition humaine et que la pureté spirituelle est un mythe. À la même époque, l’abbé Guibert de Nogent (1053-1124) a rédigé la toute première autobiographie de la littérature française, calquée sur les Confessions (397-401) de saint Augustin. Il y revient sur les tentations charnelles éprouvées dès qu’il est entré dans les ordres.

Le sujet des amours masculines dans les monastères a bien été étudié par l’historien américain John Boswell dans Christianisme, tolérance sociale et homosexualité. Les homosexuels en Europe occidentale des débuts de l’ère chrétienne au 14ᵉ siècle (1980), il révèle que le monachisme médiéval a abrité une véritable culture de l’amour masculin, nourrie de poèmes et d’amitiés ferventes entre religieux. La présence de la sexualité dans l’Église en général et les monastères en particulier n’est aujourd’hui plus un secret.

L’obéissance, le vœu le plus trahi

Vœu de pauvreté, vœu de chasteté, en entrant dans les ordres, les moines font aussi vœu d’obéissance, tout aussi difficile à respecter. Une historienne du CNRS, Élisabeth Lusset, a consacré sa thèse (publié sous le titre Crime, châtiment et grâce dans les monastères au Moyen Âge, 12e-15e siècle, 2017) aux crimes commis à l’intérieur des monastères médiévaux : violences, homicides, vols. Aucun des grands ordres ne semble y avoir échappé. Les moines n’ont pas toujours été dociles et soumis. Des transgressions en tout genre – vols, règlements de comptes, affrontements physiques et même meurtres – ont eu lieu dans les monastères. Des histoires de bagarres entre moines, il y en a eu à toutes les époques. En juin 2026, le père Placide, l’abbé du monastère bénédictin du Puy-de-Dôme, a été séquestré et battu par une partie de ses propres moines 1.

Les moines font également vœu d’humilité en entrant dans les ordres. Autre vœu, autre tentation et autre contradiction. Dès le 4e siècle, les Pères du désert avaient identifié le problème et lui avaient donné un nom : la « vaine gloire », autrement dit l’orgueil. Ce désir pouvait se manifester dans la tentation d’en « faire trop » pour montrer à tous combien on est méritant. Le moine, dit Jean Cassien, qui jeûne publiquement pour être admiré est un vaniteux. Mais celui qui se cache pour jeûner n’échappe pas forcément au péché d’orgueil, il finit tôt ou tard, dit Jean Cassien, par s’admirer en secret ! Il n’y a pas d’échappatoire !

La vie de moine comme révélateur de l’humanité.

Que conclure de cette histoire de transgression à la règle ? Que les moines ne sont ni des anges ni des saints et que leurs vœux sont tout simplement contraires à la nature humaine ?

Ce n’est pas du tout là que je veux en venir. 

D’abord parce que s’il est exact que la vraie l’histoire du monachisme doit intégrer sa partie cachée que furent les nombreuses transgressions ou adaptations à la norme qu’il s’était fixée, il reste que la plupart des moines ont tenté tant bien que mal de se conformer à un modèle idéal, sans doute trop ambitieux pour un humain ordinaire. Et le plus intéressant dans l’affaire à mon avis, c’est justement cela. La nature humaine, ce n’est pas uniquement cette part « animale » – besoins alimentaires, sexe… –, mais aussi la gourmandise sociale : compagnie des autres, quête de reconnaissance. S’il est quelque chose de fondamental dans la nature humaine, c’est ce combat intérieur entre les pulsions et les aspirations, entre les besoins immédiats et impérieux du corps et l’idéal qui nous pousse à nous dépasser.

La voie des moines montre, en creux, que l’idéal de sainteté est trop haut pour le commun des mortels. Une vie uniquement vouée à la prière, à la transcendance ou à la spiritualité n’est tout bonnement pas humainement possible. La vie réelle des moines est un cas d’école pour révéler, en partie, ce qu’est la nature humaine. Le rassemblement des moines en communautés ne représente pas la preuve que la vie d’ermite est impossible, mais que la solitude totale s’avère une torture pour l’animal social que nous sommes. Que renoncer au sexe n’est pas un simple choix de vie : c’est une privation de quelque chose d’essentiel. L’opulence de Cluny n’est pas la preuve que les moines étaient des débauchés et traîtres à leur cause, mais qu’ils restaient des humains tout simplement.

Ces humains ne sont pas des anges qui ne peuvent vivre que de transcendance en se privant de tout, mais pas plus des humains qui ne peuvent vivre sans idéal. Car c’est cette soif d’idéal, de dépassement de soi qui les poussent à franchir la porte du monastère.

  1. « France, un abbé a été séquestré et battu par des moines “dissidents” », en ligne sur cath.ch. ↩︎

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