Cette voix muette qui nous accompagne du matin au soir – qui parle en silence et commente nos gestes au moment où nous les faisons – reflète-t-elle une pensée par nature langagière ? L’imagerie cérébrale et la psychologie expérimentale apportent cette conclusion différente : la voix intérieure n’est pas la pensée et certaines personnes vivent très bien sans elle. Mais cette voix peut se révéler très utile dans certaines circonstances.
Au supermarché, une femme observe la scène depuis sa file d’attente. Un grand-père pousse un caddie dans lequel est assis un garçonnet de trois ans à peine. À chaque rayon, l’enfant réclame en criant des biscuits, des bonbons, un soda, un jouet… Le grand-père refuse et quand l’enfant insiste, il répète : « Calme-toi, William, calme-toi ! »
À la caisse, devant le présentoir de bonbons, l’enfant repart à l’assaut. Le grand-père reste imperturbable : « Tout va bien, William, reste calme. » La caissière, admirative, ne peut s’empêcher de faire une remarque : « Bravo, vous savez y faire. Il a de la chance le petit William. »
« Mais madame, c’est moi, William. Le petit monstre, lui, s’appelle Kevin. »
Notre « petite voix intérieure » est si familière qu’on finit par l’oublier, mais on se surprend parfois à s’entendre murmurer, quand on lit, ou quand on dialogue intérieurement avec un interlocuteur invisible. En ce moment même, en rédigeant ce texte, je peux entendre ma petite voix prononcer en silence les mots que j’écris.
Dans le Théétète, Platon fait dire à Socrate que penser, c’est « une discussion que l’âme poursuit tout du long avec elle-même ». Ailleurs, le philosophe parle aussi d’un « langage prononcé non par la voix, mais en silence à soi-même ».
Les stoïciens considéraient la voix intérieure comme un outil de délibération morale : une sorte de parlement intérieur qui sert à peser le pour et le contre, ou qui se donne à soi-même des conseils avant d’agir. Au Moyen Âge, les penseurs ont accordé à ce discours mental le statut de troisième forme de langage, à côté de l’oral et de l’écrit. L’existence de la voix intérieure est restée une énigme jusqu’à ce que les psychologues en fassent récemment un objet d’étude scientifique : à quoi cette voix ressemble-t-elle exactement dans notre tête, et que se passe-t-il dans le cerveau quand elle parle ?
Le modèle ConDialInt
À Grenoble, Hélène Lœvenbruck dirige depuis plus de quinze ans une équipe qui étudie ce que les chercheurs appellent l’« endophasie » – la parole intérieure. Avec ses collègues du Laboratoire de psychologie et neurocognition et du laboratoire GIPSA, elle a publié en 2019 dans Frontiers in Psychology un article qui fait référence sur le modèle ConDialInt (voir bibliographie). Trois lettres pour trois dimensions le long desquelles la voix intérieure peut varier.
« Condensation » d’abord. La parole intérieure peut être « développée » – proche d’une phrase prononcée à voix haute, avec ses mots, sa syntaxe, son grain sonore – ou au contraire « condensée », réduite à un flash de sens, presque sans son. Quand je répète mentalement mon numéro de téléphone, ma voix intérieure est développée, lente, articulée. Quand je trouve d’un coup la solution d’un problème de calcul, la pensée fuse sans passer par les mots : c’est de la voix intérieure condensée.
« Dialogalité » ensuite. Notre parole muette n’est pas toujours un monologue. Elle prend très souvent la forme d’un dialogue – je rejoue la conversation que je viens d’avoir avec un ami, je m’insulte moi-même (« quel con ! ») ou je m’encourage (« allez, encore un effort ! »). Cette dialogalité intérieure rappelle l’intuition de Lev Vygotsky : la voix qui nous habite est d’abord celle des autres, intériorisée au fil de l’enfance.
« Intentionnalité » enfin. On peut se parler volontairement, pour résoudre un problème ou se motiver. Mais la voix surgit aussi sans qu’on l’ait appelée, pendant le vagabondage de l’esprit (le mind wandering des chercheurs). C’est elle qui s’invite sous la douche, qui me rumine une vexation de la veille, qui me chantonne malgré moi le refrain d’une publicité.
Le mérite du modèle ConDialInt est de remettre de l’ordre dans un objet qu’on prenait pour homogène. Il y a en fait non pas une, mais des voix intérieures. Leur variété tient à la combinaison de ces trois axes. La voix qui m’aide à mémoriser un numéro de téléphone – développée, monologale, volontaire – n’a presque rien de commun avec celle qui me poursuit la nuit après une dispute – condensée, dialogale, involontaire.
Ce que voient les scanners
Quand on demande à un volontaire qui entre en IRMf de se réciter mentalement une phrase, on observe que son cerveau active à peu près les mêmes régions que s’il parlait à voix haute. L’aire de Broca dans le lobe frontal gauche – celle de la production du langage – s’allume. L’interprétation que défend Hélène Lœvenbruck est celle d’un « contrôle prédictif hiérarchique ». La parole intérieure serait, en quelque sorte, une parole simulée. Le cerveau lance la commande motrice qui produirait normalement les sons, mais l’inhibe avant l’articulation. Ce qu’il nous reste, c’est la « prédiction sensorielle » de ce que nous aurions entendu si nous avions parlé – d’où l’impression d’« entendre » la voix dans notre tête.
Cette mécanique a une conséquence imprévue. Si la voix intérieure est une parole simulée, le cerveau a besoin de la reconnaître comme étant la sienne. C’est là qu’interviennent les travaux du psychologue britannique Charles Fernyhough, professeur à l’université de Durham et auteur de The Voices Within (2016). De 2012 à 2022, celui-ci a dirigé le grand programme international « Hearing the Voice » : dix ans de recherche, plus de deux cents publications, et une équipe interdisciplinaire qui a fait dialoguer psychologues, neuroscientifiques, philosophes, écrivains et des personnes qui entendent des voix. Au centre du programme, une hypothèse forte : et si les hallucinations auditives des schizophrènes étaient des paroles intérieures que leur cerveau ne reconnaît plus comme étant les leurs ? Le mécanisme de monitoring – celui qui dit en sourdine « cette voix, c’est toi qui la produis » — se serait grippé. La voix intérieure devient alors une voix étrangère, attribuée à quelqu’un d’autre.
Une autre découverte des chercheurs est que la présence et la fréquence de la petite voix intérieure varient énormément d’un individu à l’autre. De « presque tout le temps » à « presque jamais ».
Le sujet a surgi publiquement au début des années 2020 à la suite d’une vague de témoignages sur les réseaux sociaux révélant que beaucoup de gens découvraient avec étonnement que d’autres ne pensaient pas comme eux. Certains entendaient en permanence un commentaire muet. D’autres, jamais. En 2024, les psycholinguistes Johanne Nedergaard et Gary Lupyan ont baptisé « anendophasie » l’absence de voix intérieure (par analogie avec « aphantasie », l’absence d’images mentales).
Si certains peuvent se passer de la voix intérieure, cela veut dire qu’elle ne s’avère pas indispensable à la pensée. Elle ne serait qu’un outil, un support, parmi d’autres. À côté d’elle, et parfois à sa place, on peut penser aussi en images, en schémas, en gestes ou en sensations vagues. Albert Einstein a souvent raconté qu’il pensait par images et par sensations musculaires, et que les mots ne venaient qu’après. La voix dans la tête serait donc un auxiliaire de la pensée, inégalement distribuée et inégalement sollicitée, sans en être l’étoffe.
Une ressource qu’on peut apprivoiser
Que la voix intérieure ne soit pas la pensée tout entière ne signifie pas qu’elle soit accessoire. Là où elle est présente, elle joue un rôle considérable. Alan Baddeley lui avait attribué dès les années 1970 une fonction précise : la « boucle phonologique », ce petit magnétophone mental qui maintient quelques secondes une information verbale en répétition. C’est elle qui nous permet de retenir le temps d’un instant un mot de passe, une adresse, une consigne. C’est elle qui accompagne le calcul mental, l’addition à plusieurs étages, la traduction silencieuse d’une langue à l’autre.
Surtout, la voix intérieure semble jouer un rôle dans la régulation des émotions et l’orientation de l’action. C’est le terrain qu’explore depuis vingt ans le psychologue américain Ethan Kross, de l’université du Michigan. Lorsqu’elle devient envahissante, qu’elle se met à ressasser, à faire reproche, à anticiper des catastrophes, la voix intérieure devient ce qu’il appelle un « bavardage » (chatter en anglais) toxique qui mine l’humeur et la santé. Mais on peut, dit-il, apprendre à la rediriger et en faire un outil à son profit. Un des outils qu’il a testés expérimentalement est le distanced self-talk : se parler à soi-même à la deuxième personne pour s’encourager, se conseiller, se calmer : « Allez Jean-François, get down, calme-toi, cool ! » Se parler à soi-même, comme on coach intérieur, c’est exactement ce que font, depuis longtemps et sans le savoir, les sportifs de haut niveau (voir encadré).
Vingt-cinq siècles après Platon, la réponse à la question « Pense-t-on en mots ? » est finalement nuancée. La voix intérieure existe – les IRMf le confirment –, elle mobilise les mêmes aires que la parole sonore. Elle est plurielle – condensée ou développée, monologale ou dialogale, volontaire ou subie. Elle est utile – elle soutient la mémoire de travail, accompagne l’action, régule les émotions. Mais la pensée n’est peut-être pas entièrement soluble en elle.
Le self-talk des champions
Un champion de tennis qui, entre deux services, se murmure : « Concentre-toi, c’est juste le prochain point. » Une marathonienne dans le mur du kilomètre 35 qui se répète : « Tu peux, tu tiens, tu déroules. » Un gymnaste qui se récite mentalement sa séquence avant de monter à la barre. Le monde du sport de haut niveau a découvert depuis longtemps ce que la psychologie est en train de théoriser : la parole intérieure améliore la performance. À condition de savoir s’en servir.
Le chercheur britannique James Hardy, de l’université de Bangor (pays de Galles), en a tiré dès les années 2000 une distinction devenue classique.
• Le self-talk instructionnel (« garde tes coudes près du corps », « regarde la cible, pas la balle ») sert à diriger l’attention sur la technique ; il est efficace pour les tâches de précision (golf, tir, gestes fins).
• Le self-talk motivationnel (« tu peux le faire », « ne lâche rien ») sert à maintenir l’effort ; il est plutôt efficace pour les tâches d’endurance ou de force.
Croiser les deux n’aide pas : à chaque tâche son registre. Une découverte plus récente vient du psychologue américain Ethan Kross, qui synthétise les travaux de son équipe dans Chatter (2021). Lorsqu’on se parle à soi-même en disant je, on reste collé à ses émotions et la voix tourne vite au ressassement. Lorsqu’on se parle en disant tu, ou par son prénom (« allez Hélène, respire, tu as le temps »), on se met à distance, comme si on conseillait un ami. Ce distanced self-talk, testé dans des dizaines d’expériences, réduit l’anxiété avant un examen, améliore la performance sous pression, et soutient la persévérance dans la durée. La pratique se diffuse aujourd’hui dans les salles de sport comme dans les entreprises.
Repères bibliographiques
Hélène Lœvenbruck, Le mystère des voix intérieures, Denoël, 2022.
Hélène Lœvenbruck et al., « The ConDialInt Model. Condensation, dialogality, and intentionality dimensions of inner speech within a hierarchical predictive control framework », Frontiers in Psychology, 18 septembre 2019.
Fernyhough Charles, Le dialogue intérieur. Qui parle en nous ?, Albin Michel, 2021.
Ben Alderson-Day et Charles Fernyhough, « Inner speech. Development, cognitive functions, phenomenology, and neurobiology », Psychological Bulletin, vol. 141, 2015/5.
Ethan Kross, À l’écoute de ma voix. Faire de sa petite voix intérieure une alliée pour la vie, Kero, 2021



