
« L’autre jour, je bricolais dans mon garage quand j’ai décidé d’inventer une nouvelle idéologie. » Cette petite bouffée de délire mégalomaniaque, publiée en 2007 par un blogueur américain totalement inconnu, aurait dû sombrer aussitôt dans l’oubli.
Sauf que l’improbable est advenu.

Curtis Yarvin est à l’époque un jeune ingénieur de la Silicon Valley, sans position universitaire ou institutionnelle. Créer de toutes pièces une nouvelle idéologie politique, qui de surcroît prône la destruction de la démocratie américaine au profit d’une monarchie dirigée par un « roi-PDG », paraît déjà en soi assez saugrenu. Mais le plus improbable est qu’il a réussi son pari. Une dizaine d’années plus tard, il était déjà devenu un des principaux gourous de la droite néoréactionnaire américaine.
Quand Elon Musk prend, en 2025, la direction du « Doge », le département de l’efficacité gouvernementale (une sorte de commando destiné à licencier des milliers de fonctionnaires de l’État américain), cela fait écho au projet « RAGE » formulé par Curtis Yarvin (« virer tous les fonctionnaires »). Lorsque le vice-président J.D. Vance prononce un discours à Munich, où il déclare que la Russie est le moindre mal face au déclin de l’Europe (cf. Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, 2026), ces propos semblent directement inspirés par Curtis Yarvin. Quand Donald Trump présente son plan pour Gaza (une sorte d’eldorado économique dirigé par un monarque-PDG), cela semble encore tout droit issu du cerveau de Curtis Yarvin.
Comment est-ce possible ? Comment de telles idées ont-elles pu émerger dans le cerveau de Curtis Yarvin, tout droit sorties d’une dystopie ? Et surtout, comment ont-elles pu faire leur chemin vers les sommets du pouvoir ? Qui sont ceux qu’on nomme « néoréactionnaires », qui gravitent autour de Donald Trump, Elon Musk et d’autres géants de la tech de la Silicon Valley ?
Depuis quelques jours, je me suis attaqué à cette énigme. D’abord, il me faut décrire le phénomène : qui sont les néoréactionnaires ? Quelles sont leurs idées ? Et par quels canaux se sont-elles diffusées ? Puis j’essaierai de comprendre quelle influence elles exercent réellement sur le cours de la politique américaine, et donc sur le cours de notre histoire…
Les Lumières sombres
Pour débuter mon enquête, je vais partir du livre d’Arnaud Miranda : Les Lumières sombres, dont le sous-titre « Comprendre la pensée néoréactionnaire » en fait une référence incontournable. Son livre se concentre en fait sur un courant précis – le courant néoréactionnaire (dit NRx de la Silicon Valley) qui n’est qu’une des composantes de la « galaxie MAGA » qu’il faudra cartographier dans son ensemble. Mais il faut commencer par un début. Ceux qu’on nomme les « néoréactionnaires » (ou NRx) regroupent un courant de pensée qui s’est structuré autour de quatre figures principales : Curtis Yarvin, le gourou de l’État-PDG ; Nick Land, autre intellectuel iconoclaste, créateur de l’« accélérationnisme » ; Peter Thiel, milliardaire de la tech, lecteur de René Girard et prophète de l’apocalypse ; et Marc Andreessen, autre homme d’affaires californien technophile qui pense que tous les problèmes de l’humanité vont être réglés par l’IA. Revenons à Curtis Yarvin. Sa trajectoire s’avère assez déroutante : comment un ancien libertarien (forme d’anarchisme capitaliste) en est-il venu à défendre l’idée d’une dictature éclairée dirigée par un monarque-PDG ? Visiblement, le basculement s’explique par sa haine viscérale de ce qu’il appelle « la Cathédrale ». Dans son jargon, la Cathédrale désigne l’État providence (l’administration, le système politique démocratique) allié, dans son esprit, aux médias mainstream et aux universités américaines, creuset de la pensée progressiste. Cette détestation de tout ce qui vise à réguler, contrôler et légiférer a conduit Yarvin à penser qu’il était impossible de réaliser le programme libertarien (la liberté absolue d’entreprendre) dans le cadre de la démocratie. Conclusion : il faut renverser ce système, et pour cela s’en remettre à un pouvoir fort qui impose un nouvel ordre capable de défendre la liberté d’entreprendre dans un cadre sécurisé. Son modèle de référence semble être Singapour : une cité-État capitaliste et innovatrice sous la houlette d’un État fort.

Jeudi 12 mars. Nick Land, apôtre de l’accélérationnisme
Ce matin, je m’intéresse à un autre personnage clé de la mouvance néoréactionnaire : Nick Land. Un drôle d’oiseau, celui-ci. L’expression « lumières sombres » vient de lui. C’est le titre qu’il a donné à une série d’articles qu’il a publiés sur son blog en 2012. Nick Land représente la version « technofuturiste » de la néoréaction. Il est le théoricien de « l’accélérationnisme ». Pour tenter de comprendre ce qu’il a dans la tête, il faut d’abord imaginer un jeune universitaire qui enseigne la philosophie à l’université de Warwick dans les années 1990. L’époque est celle de la pensée « postmoderne ». Nick Land lit Arthur Schopenhauer, Friedrich Nietzsche, Georges Bataille, Gilles Deleuze et Félix Guattari. De ces auteurs, il retient l’idée que la vie est désir, un désir considéré non comme un manque (dans l’optique freudienne), mais comme un débordement de vie. L’univers, le vivant, l’histoire, les pulsions animales et humaines, tout est énergie vitale. On pourrait désigner cette philosophie comme « vitaliste ». Lui parle de « matérialisme libidinal ».
Une philosophie comme une autre ? Sauf qu’elle s’élabore dans un contexte particulier. Nick Land a créé à l’université de Warwick le « Cybernetic Culture Research Unit » (CCRU), un collectif de recherche qui mêle philosophie poststructuraliste, musique techno, cybernétique et fiction spéculative. À cette époque, Nick Land consomme de la drogue, pratique l’écriture automatique. La philosophie est proche de l’art contemporain : on y réalise des « performances ». Lors d’une rencontre du CCRU, on pouvait voir Nick Land couché au sol, croassant dans un micro, au son de musique jungle. Nick Land a fini par démissionner de l’université de Warwick en 1998 dans un état que ses collègues qualifient pudiquement d’« effondrement ».
Quelques années plus tard, notre énergumène se retrouve installé à Shanghai. Il continue à produire sur son blog des textes de philosophie-fiction qu’il qualifie d’« hyperstition ».
Sa vision de l’avenir se révèle proprement eschatologique. Pour lui, le capitalisme et la technologie ne sont que des formes transitoires d’une dynamique cosmique. Leur rôle est de libérer les flux d’énergie. L’humanité n’est qu’une phase transitoire d’une dynamique vitale qui doit s’accomplir. Il ne sert à rien de vouloir freiner ce processus. Au contraire, il faut l’accélérer ! Tel est le mot d’ordre de l’accélérationnisme. Accélérer, c’est briser les entraves – la régulation, l’État, les traditions, les institutions qui sont des freins à cette dynamique vitale. La démocratie est devenue une force conservatrice, tout comme le sont les décroissants et autres moralistes qui empêchent l’évolution de s’accomplir. L’horizon final, c’est la dissolution de l’humanité elle-même, absorbée dans une intelligence machinique qui n’aura que faire de nos valeurs ni de notre survie. L’être humain n’a jamais été qu’un épisode et un moyen d’une dynamique qui le dépasse. Le progrès technique, la fusion de l’homme et de la machine s’inscrivent dans la logique des Lumières, mais dont la finalité n’est pas le bonheur des humains, mais l’abolition de l’humanité ! La perspective nihiliste est pleinement assumée. D’où l’expression de « Lumières sombres » que revendique Nick Land.
Comment ce délire posthumaniste, écrit à l’autre bout du monde dans un langage assez obscur, a-t-il pu susciter l’engouement d’adeptes ? C’est ce qu’il me faut voir maintenant. Arnaud Miranda décortique les idées, mais ne s’intéresse pas vraiment à leurs conditions de diffusion. Demain, je vais chercher à en savoir plus.
Vendredi. La rencontre Curtis Yarvin – Nick Land
Comment Nick Land et Curtis Yarvin sont-ils sortis de l’anonymat ? Dans quels réseaux leurs théories se sont-elles fait connaître ? Et comment ont-elles gagné en audience ?
Dans les années 2010, Curtis Yarvin et Nick Land ne sont encore que des contributeurs parmi d’autres dans les divers forums de discussion de geeks californiens. Sur ces plateformes, on croise des libertariens, des transhumanistes, des technophiles, des écolos anarchistes et des partisans de l’ultradroite. Le jeune sociologue Olivier Alexandre, auteur de La tech. Quand la Silicon Valley refait le monde (2023), conteste l’idée qu’une idéologie technocapitaliste homogène se serait répandue dans la Silicon Valley.
Curtis Yarvin, alias Mencius, s’est fait remarquer avec son style mordant de polémiste sur le forum LessWrong, créé par un chercheur en intelligence artificielle. De son côté, depuis Shanghai où il vit en exil volontaire, Nick Land publie sur son blog sa série d’articles sur les « Lumières sombres ». Curtis Yarvin et Nick Land se rejoignent sur deux points : la célébration du technocapitalisme comme marche en avant du progrès, et la critique de l’administration bureaucratique et des idéologies progressistes. Les deux blogueurs commencent à se citer l’un l’autre. Une alliance se crée et une nouvelle idéologie est en train de prendre forme. Curtis Yarvin est le politologue de la contre-révolution et Nick Land en est le philosophe – ou plutôt le prophète. À ces deux larrons vont bientôt s’adjoindre deux autres personnages clés – Peter Thiel et Marc Andreessen – qui vont jouer un rôle clé dans la promotion de la pensée néoréactionnaire.

Samedi. Peter Thiel, le businessman apocalyptique
Il faut maintenant parler de Peter Thiel. C’est lui qui semble avoir assuré le lien entre les geeks néoréactionnaires et les couloirs du pouvoir, notamment auprès d’un certain J.D. Vance, qu’il a présenté à Donald Trump.
Peter Thiel est un businessman qui a bâti sa fortune comme cofondateur de PayPal (avec notamment Elon Musk), puis premier investisseur de Facebook, et enfin comme créateur de Palantir – une entreprise de surveillance et d’analyse de données qui travaille pour l’armée et les agences gouvernementales américaines.
Mais Peter Thiel n’est pas un multimilliardaire de la tech comme les autres : c’est aussi un prophète.
Il donne depuis plusieurs années des conférences privées dans lesquelles il défend une énigmatique théorie apocalyptique où il est question d’« Armageddon » et d’« Antéchrist ». Si j’ai bien compris, le message est le suivant : l’humanité se trouve à la croisée des chemins. Les technologies humaines ont atteint un point où elles peuvent causer la destruction de la civilisation, mais aussi la sauver. Sauf que ceux qui prétendent la sauver sont de faux prophètes : l’équivalent de « l’Antéchrist ». Ce sont tous ceux qui veulent réguler le capitalisme, instaurer un gouvernement mondial qui asservirait l’humanité au nom de la paix et de la sécurité.
Fin février, Peter Thiel était invité à l’Institut de France devant un parterre d’académiciens pour venir exposer son étrange prophétie. Début mars, il était reçu au Vatican pour y donner une conférence devant un cercle de prélats triés sur le volet.
Tout cela pourrait prêter à sourire si ce n’était que le doux délire d’un milliardaire excentrique. Mais Peter Thiel exerce une vraie fascination, bien au-delà des néoréactionnaires de la Silicon Valley. C’est aussi un homme d’influence qui parle à l’oreille de J.D. Vance (dont il a financé l’ascension politique) et qui place ses anciens collaborateurs aux postes clés de l’administration fédérale. Son entreprise Palantir a décroché pour près de 1,6 milliard de dollars de contrats avec le Pentagone et le département de la Santé depuis 2020.
Ce qui est frappant – et troublant – dans la pensée de Peter Thiel, c’est que cette alliance entre le business et l’apocalypse montre une certaine cohérence. La promotion du technocapitalisme, la détestation de toute réglementation – de l’État, des institutions internationales, des normes environnementales – réussit une jonction improbable entre une idéologie ultralibérale et une théologie chrétienne : tout ce qui cherche à coordonner les États et à réguler la technologie est une préfiguration de l’Antéchrist. La dérégulation de l’IA n’est pas seulement bonne pour les affaires. C’est une mission divine. Peter Thiel puise ses sources dans l’Évangile de saint Jean (pour les références à l’Apocalypse), la théorie mimétique de René Girard (qui fut son mentor intellectuel à Stanford) ou chez le penseur nazi Carl Schmitt (la distinction entre ami et ennemi est la source du combat entre les forces du bien et du mal). Les contours de l’idéologie néoréactionnaire sont décidément bizarres !

Dimanche. Marc Andreessen et le manifeste technocapitaliste
Comparativement, les idées de Marc Andreessen, autre idéologue et promoteur en chef de la pensée néoréactionnaire, sont plus simples à comprendre. Comme Peter Thiel, Marc Andreessen est d’abord un homme d’affaires. Il a bâti sa fortune comme cofondateur de Netscape (vous vous rappelez ? Un des premiers navigateurs grand public avant Google). Il est aujourd’hui le patron d’un fonds de capital-risque, Andreessen Horowitz, et a investi à ce titre dans les entreprises les plus juteuses de la Silicon Valley (qui en compte beaucoup). Longtemps, il fut démocrate. Mais comme d’autres patrons de la tech, il a basculé dans le camp de Donald Trump. Selon Marc Andreessen, la « goutte qui a fait déborder le vase » a été une proposition de l’administration Biden de taxer les plus-values latentes. La justice, c’est bien. Mais les impôts, c’est sacré. Marc Andreessen a ses entrées à Mar-a-Lago, la résidence de Trump, et a participé au recrutement pour les postes dans l’administration Trump.
Comme Peter Thiel, Marc Andreessen se pique aussi d’être un penseur. En 2023, il a publié un Manifeste techno-optimiste. Presque tout est dit dans le titre. S’il cite Nietzsche ou Nick Land (un de ses « saints patrons »), le credo est simple : la technologie est la réponse à tous les problèmes de l’humanité (la richesse, la santé, le bien-être, etc.). Le danger vient de tout ce qui veut mettre un frein à la technique, à savoir tous ceux qui prônent la décroissance, la régulation ou le principe de précaution. Ce sont des ennemis du progrès qui nous mentent.
Marc Andreessen est un « accélérationniste » comme Nick Land, apôtre du « technocapital » (à qui il emprunte le terme). Mais alors que Nick Land s’exprime dans de longs textes nébuleux et obscurs, la prose de Marc Andreessen relève du tract militant politico-économique. Là où Peter Thiel parle d’apocalypse et d’Antéchrist, Marc Andreessen parle de croissance, d’abondance et de liberté d’entreprendre. L’un est prophète, l’autre est bonimenteur. Mais ils proposent le même produit : un monde débarrassé des régulations et des contre-pouvoirs, livré aux seules forces du marché et des machines.
Lundi.
Je commence à mieux voir dans quel monde vivent et pensent les idéologues néoréactionnaires de la Silicon Valley. Je perçois mieux aussi le pouvoir de séduction de cette idéologie – plus révolutionnaire que réactionnaire, à proprement parler. Le mot « réactionnaire » évoque la nostalgie pour un monde perdu. Or ce que proposent les néoréactionnaires, c’est une vision résolument futuriste : l’avènement d’une société technocapitaliste, arrimée à un État fort, qui garantirait la liberté d’entreprendre et laisserait la technologie accomplir sa destinée.
Reste à comprendre pourquoi cette idéologie a trouvé un terreau si fertile précisément là, dans cette bande côtière californienne. Les ingénieurs et informaticiens de la Silicon Valley vivent au cœur d’un monde en pleine révolution – qui n’a pas cette sensation, d’ailleurs ? Mais eux sont immergés dans le noyau créateur de cette révolution. Autour d’eux, les campus flambant neufs de Google, Meta, Tesla, Microsoft. Partout, des start-up naissent et meurent en quelques mois. Les innovations fourmillent. Les trentenaires multimillionnaires pullulent. Comment, dans cet environnement, ne pas se sentir appartenir à une élite en train de forger un monde nouveau ? Comment ne pas développer le sentiment – vertigineux et un peu inquiétant – d’être les nouveaux maîtres du monde ?
Mais il y a autre chose. Une partie de ces gens ont été nourris d’une culture geek faite de science-fiction, de jeux vidéo, de superhéros et de dystopies. Ils ont grandi avec l’idée que le monde allait basculer – en mieux ou en pire – et que seuls quelques élus, armés de la bonne technologie et des financements adéquats, pourraient faire pencher la balance.
Les néoréactionnaires de la Silicon Valley me font penser à une secte apocalyptique. Leur pensée en possède quelques traits caractéristiques.
- D’abord, une idéologie radicale, en rupture avec les idées dominantes. La néoréaction est une contre-culture hérétique qui pense à rebours du consensus démocratique.
- Ensuite, une vision eschatologique de l’histoire qui porte sur le destin de l’humanité et la fin des temps ! Sa dramaturgie envisage un combat final entre les forces du bien et les forces du mal.
- Enfin, l’héroïsme des élus. Comme dans toutes les sectes apocalyptiques, une poignée d’élus est chargée de sauver le monde des forces du mal (la « Cathédrale » de Curtis Yurvin ou « l’Antéchrist » de Peter Thiel).
Reste à comprendre comment ce discours apparemment délirant a pu survivre à la marginalité des forums de geeks, pour trouver un écho dans les allées du pouvoir.
Le technocapitalisme des néoréactionnaires présente un ancrage sociologique précis. Les ingénieurs et entrepreneurs de la Silicon Valley sont baignés dans une culture de l’innovation permanente. Toute entreprise du numérique est confrontée au même dilemme : innover ou mourir. Impossible de gérer tranquillement une position acquise. Qu’il s’agisse de Google, de Meta, de Tesla ou des milliers de start-up qui gravitent autour d’elles, toutes savent que leurs concurrents innovent à grande vitesse et peuvent prendre leur place. Faire du surplace est interdit. Dans ce contexte, toute tentative de régulation – par l’État, par les normes environnementales, par les institutions internationales – est vécue comme une menace existentielle. C’est là que l’idéologie néoréactionnaire cesse d’être un délire de blogueur et devient un programme politique : elle offre une justification intellectuelle – et même quasi mystique – à ce que ces entrepreneurs ressentent dans leur vie quotidienne. Dérégulons tout. Accélérons. Et que les plus forts gagnent.



