Gonzalo n’a rien du serial killer psychopathe. Pourtant, il a tué tant de gens qu’il ne peut pas les compter : quelques dizaines à coup sûr. Il a aussi kidnappé, bâillonné et torturé. Il a même décapité des gens à la machette. Dans sa prison, à Mexico, Gonzalo partage sa cellule avec d’autres criminels aux casiers tout aussi lourds. Eux aussi ont tué, torturé, coupé des oreilles et démembré des gens.
Depuis le début des années 2000, le carnage meurtrier a atteint des sommets au Mexique et dans les pays voisins (Salvador, Honduras, Guatemala, Belize). La raison ? L’expansion « sanglante des cartels »(1).
Les homicides liés aux gangs en Amérique centrale ne se comptent pas et ne font même plus les gros titres des journaux. La presse s’attarde désormais uniquement sur les crimes les plus marquants et les mises en scène les plus macabres : exécutions de groupes, cadavres pendus sous les ponts, ou encore le visage d’une victime retrouvé cousu sur un ballon de football.
Comment en est-on arrivé là ?
De la Cosa nostra sicilienne aux yakuzas japonais, de la mafia russe aux gangs de Los Angeles, les mafias sont violentes par nature. Leur violence n’est ni gratuite ni irrationnelle : elle a des fonctions précises.
Il y a d’abord la violence de prédation dirigée contre les victimes (les braquages, le racket, les enlèvements)(2). Les exécutions sommaires et les mises en scènes macabres (décapitation, cadavres pendus à des poteaux électriques) ne relèvent pas de la perversion sadique : elles ont pour but explicite de semer la terreur et intimider les populations. Chacun sait ce qui l’attend s’il refuse de se soumettre.
Au sein d’un gang, la violence de contrôle peut être dirigée contre ses propres membres : un dealer qui ne respecte pas le contrat ou une « balance » soupçonnée de trahison. La guerre entre gangs génère son lot de meurtres dans le cadre d’une compétition pour le contrôle d’un territoire (et de la clientèle qu’il représente) ; enfin, les victimes des gangs se trouvent aussi parmi les policiers, juges ou hommes politiques – quand ils refusent de se laisser corrompre.
Les mafieux ne sont pas des brutes assoiffées de sang. Leur violence a des fonctions stratégiques : la prédation, l’intimidation et la défense du territoire. Ils savent aussi apprécier la paix, passer des alliances, trouver des compromis pour se partager les marchés : c’est d’ailleurs en référence aux ententes entre pétroliers que les mafias mexicaines ont été appelées « cartels ». Sauf que si les affaires s’enveniment, on sort alors les couteaux, battes de base-ball, revolvers, bâtons de dynamite et s’il le faut les armes lourdes : grenades ou mitrailleuses.
Comment devient-on un tueur ?
Pour exécuter ce sale travail, il faut des soldats : hommes de main capables de cogner dur, de briser des jambes, de couper un doigt ou une oreille, ou de tirer une balle dans la tête à bout portant. Tuer, c’est le métier de José Antonio dit « Frijol » (« le haricot ») à cause de sa taille mince et élancée. Il a été interrogé par le journaliste I. Grillo. Frijol retrace son parcours : il a grandi dans le bidonville de Ciudad Juarez, une ville à la frontière entre le Mexique et le Texas, point de passage des drogues et haut lieu stratégique où s’est déroulée ces dernières années une guerre impitoyable entre le cartel des Zetas et ceux de Silanoa et de Juarez.
Frijol vivait avec ses parents, d’anciens paysans planteurs de maïs venus chercher en ville une vie meilleure. Alors que son père s’épuisait pour un maigre salaire à fabriquer des téléviseurs sur une chaîne de montage, Frijol, comme tous les gamins du « barrio » (le quartier), traînait dans les rues à rire et à jouer au foot avec les copains. Il n’y a presque pas d’école pour les enfants des taudis de Juarez, et encore moins d’emplois à leur offrir. Alors dès l’âge de 12 ans, il s’est mis à voler, trafiquer, puis a rejoint la bande des « cavaleras » (les crânes). Intégrer un gang, c’était pour lui la possibilité de gagner de l’argent pour s’acheter des cigarettes, un téléphone portable, des jeux vidéo et tout ce dont rêvait un gamin de son âge. Comme Frijol se débrouillait bien dans les petits business, un aîné l’a pris sous son aile et lui a proposé de passer à l’échelon supérieur : c’est ainsi qu’il est devenu tueur. Son premier cachet pour exécuter un contrat : 1 000 pesos. Soit environ 80 dollars.
Le plus effrayant dans le cas de Frijol, c’est la banalité de son itinéraire : il a choisi une voie d’insertion presque « normale » quand les gangs se sont mis à recruter en masse des soldats. Frijol n’est pas un psychopathe, il n’éprouve pas de pulsions sanguinaires ; il n’aime pas particulièrement ce qu’il fait. Frijol n’a pas non plus été « éduqué » pour devenir criminel : ses parents sont de braves ouvriers et ses frères n’ont pas pris le même chemin que lui. Frijol n’était pas un enfant battu qui aurait reproduit la violence de son milieu. Enfant, il n’était pas particulièrement agité ; il n’était pas brimé par ses camarades, n’était pas non plus en révolte contre le monde et n’avait pas de comptes particuliers à régler. Frijol n’était ni détraqué, ni fanatique. Il rêvait simplement d’une vie meilleure que celle de ses parents. Dans son quartier, ce travail de criminel était le seul qui rapportait tout ce dont les jeunes gens de son âge rêvent : de l’argent, un appartement, une télévision avec des tas de chaînes câblées, une voiture et de belles copines. Voilà pourquoi il est devenu tueur. •
Amérique centrale : l’ultra violence des gangs
En avril 2022, un nouveau meurtre collectif a fait les titres des journaux au Mexique : sept membres d’une même famille (trois femmes, quatre hommes) ont été assassinés dans l’État de Veracruz (est du Mexique). Ces meurtres viennent s’ajouter à la très longue liste des homicides liés aux cartels. Depuis 2007, la violence imputable aux gangs de narcotrafiquants a fait 340 000 morts dans le pays, un chiffre qui avoisine celui de l’épidémie du Covid 19.
Plusieurs pays de l’Amérique centrale – Honduras, Guatemala et Salvador – connaissent un nombre d’homicides comparables (1 homicide pour 1 000 habitants, soit 40 fois plus qu’en France) liés à la présence des gangs, la région étant la plaque tournant de la drogue et marquée par un taux de pauvreté très élevé.
Notes
- (1) Ioan Grillo, El Narco. La Montée sanglante des cartels mexicains, Buchet-Chastel, 2012. Pour le seul Mexique, l’estimation haute depuis 2006 est de 250 000 morts.
(2) Une mafia a deux types de « clients » : ceux qu’elle rackette et ceux à qui elle vend les produits de ses trafics (drogue, tabac, produits de contrefaçon, prostitution, etc.).[↩]



