Quatrième question. Qu’est ce que l’homme ?

La « quatrième question » est le nom de mon premier blog, ouvert au début des années 2010. Je le revisite ce matin avec nostalgie. Le titre est un clin d’œil à Kant.

Le philosophe écrit, dans la Critique de la Raison pure, que toute la philosophie pouvait tenir en quatre questions : « Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? ». Mais, à la fin de sa vie, il en arrive à la conclusion que ces questions peuvent se ramener à une seule : « Qu’est-ce que l’homme ? ».

Cette question devait faire l’objet d’une nouvelle science : l’« anthropologie ». Ce sera le sujet de son dernier livre, L’Anthropologie d’un point de vue pragmatique. Kant y tente de jeter les bases d’une science nouvelle qui ne soit pas purement spéculative. La lecture d’Anthropologie est déconcertante. Y alterne des intuitions géniales sur la condition humaines et des considérations sur le mal de mer, la galanterie à l’égard des femmes, le bon âge pour se marier et même… les vertus comparées de la bière et du vin rouge.

Le livre débute par une partie consacrée à la « faculté de connaître » (la « cognition », dirait-on aujourd’hui). Kant évoque l’existence de « représentations que nous avons sans en être conscients ». La plupart de nos représentations, nous dit E. Kant, échappent à notre conscience. « Nous sommes le jouet de nos représentations obscures ».Et parmi ces « représentations obscures » figure explicitement « l’amour sexuel… », qui se dissimule à notre imagination sous de multiples formes. Autant dire qu’un siècle avant Sigmund Freud, E. Kant avance l’hypothèse de l’Inconscient…

Parmi les « représentations non conscientes », il anticipe aussi sur l’idée d’« inconscient cognitif ». Il part d’un exemple simple. « Je vois un homme au loin de moi dans la prairie », nous dit Kant ; je sais qu’il s’agit d’un homme « sans pourtant voir, ses yeux, son nez, sa bouche ». En fait, je ne « vois » pas un homme, mais seulement une silhouette humaine. C’est une « représentation non consciente » – une connaissance implicite dirait-on aujourd’hui – qui me fait « conclure », et non voir, qu’il s’agit d’un homme. La connaissance anticipe donc sur la vue. Si je pense les choses autant que je les vois, c’est que je sollicite ce qu’E. Kant nomme des « représentations obscures ». Elles forment, selon lui, l’essentiel de nos pensées.

Poursuivons la lecture. Quelques pages plus loin, E. Kant aborde le thème de l’imagination. Constatant que la prise de certains « produits », comme les champignons absorbés par des indiens d’Amérique, stimule l’imagination, il note qu’en Occident on utilise plutôt pour cela des produits comme le vin ou l’eau-de-vie. Et notre philosophe en vient alors à disserter sur les avantages comparés des types d’ivresse. S’enivrer avec de la bière endort et rend grossier, nous dit E. Kant. Par contre, le vin rend spirituel

Dans la seconde partie d’Anthropologie, il disserte sur les caractères des personnes, des sexes, des peuples. On ne trouve rien d’autre ici qu’un bel assortiment de clichés, courant à l’époque, sur la psychologie des peuples : le Français excelle dans la conversation, l’Italien dans le goût artistique et l’Allemand sur le sens de l’ordre… Sautons allègrement ces passages pour aller directement à la conclusion du livre, celle qui nous intéresse le plus. Elle est consacrée au « caractère de l’espèce », c’est-à-dire à ce qui fait le caractère singulier de l’homme.

« Parmi les habitants vivants sur cette terre, nous dit Kant, l’homme se différencie de façon frappante de tous les autres êtres naturels par sa disposition technique (mécanique et liée à la conscience) au maniement des choses, par sa disposition pragmatique (à se servir habilement des autres hommes pour ses fins) et par la disposition morale de son être (agir à l’égard de soi-même et des autres conformément au principe de liberté, en se soumettant à des lois). » E. Kant avance ici plusieurs critères pour définir l’homme : 1) la technique d’abord ; 2) la « disposition pragmatique » qu’il faut entendre ici comme l’éducation. La morale enfin est la possibilité de se perfectionner et d’agir en fonction de buts… Toutes ces dispositions sont possibles, affirme E. Kant, seulement parce que l’homme est un « animal doué de capacité rationnelle » qui le rend apte à « faire de lui un animal raisonnable ».

E. Kant propose donc une multitude de critères pour définir l’humain – la raison, la technique, l’éducation, oa morale. Il avoue qu’il du mal à trancher pour savoir quel est le trait le plus distinctif. Qu’importe : son anthropologie n’est qu’une ébauche. Il espère que d’autres prendront le relai. Lui même n’en a pas le temps ni la force. Kant avait 75 ans quand il a publié son Anthropologie. C’est son dernier livre. Lui même ne pourra pas aller plus loin. Il sent maintenant ses forces décliner. Il perd peu à peu la mémoire et ressent les premiers signes d’un déclin intellectuel qui va le plonger, les années suivantes, dans la démence sénile. En cette année 1798, il éprouve donc le besoin de rédiger son testament.

Deux siècles plus tard, qu’est devenu ce projet d’anthropologie ? L’anthropologie est devenue une des domaines spécialisée des sciences humaines longtemps consacré à l’étude des « peuples premiers ». Le projet de Kant s’est également poursuivi en Allemagne à travers le courant de l’anthropologie philosophique (voir encadré)

Mais son projet général: penser l’être humain à la lumière des savoirs actuel ne semble pas intéresser grand monde… Pour moi, L’humanologie, c’est l’anthropologie de Kant remis au gout du jour.

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