L’humanologue opère sa mue

J’ai passé une partie de l’été (2025) à réorganiser le site de L’Humanologue. Objectif : classer mes archives (quelques centaines d’articles parus dans Sciences Humaines et L’Humanologue, ainsi qu’une quinzaine de livres), le tout inventorié en grands thèmes (la nature humaine, la vie en société, la pensée, etc.), eux-mêmes divisés en dossiers.

Il s’agit également de faire apparaître le projet d’ensemble. « Comprendre les humains pour mieux les supporter » sera la baseline de L’Humanologue.

Ce journal d’idées a pour but d’évoquer l’état d’avancement des travaux, de présenter les thèses, hypothèses, découvertes et résultats sous une forme plus libre et vivante que l’exigent les formats académiques. Enfin, il ne faut pas se le cacher, ce carnet de bord racontera aussi les déboires inévitables auxquels une telle entreprise s’expose.

Pour la fabrication du nouveau site, j’ai mobilisé une petite équipe. Steve, informaticien à Sciences Humaines, met en place l’architecture logicielle. Marie, directrice artistique (qui est aussi ma fille adorée), s’occupe du graphisme. Renaud, secrétaire de rédaction, intervient pour corriger et améliorer mes textes. Alexandre se charge d’envoyer la newsletter. MC, ma première lectrice, complète l’équipe : rôle subtil qui consiste à signaler avec tact les maladresses, longueurs, phrases bancales… tout en veillant à rassurer l’auteur (un être très sensible aux compliments et aux critiques).

Vivre en société

Ce matin, j’attaque le thème « La vie en société ». Un vaste chantier m’attend.

Je ne pars pas de rien. La sociologie a longtemps été ma discipline de prédilection. Je l’ai même enseignée naguère et j’ai rédigé pas mal d’articles sur les transformations de la société française, la stratification sociale, l’évolution du travail, la vie de famille, les organisations. Mais certains de ces articles sont assez anciens – plus de vingt ans – et il faudrait les mettre à jour. Aurai-je le temps ?

Puis j’ai élargi mes investigations à l’étude des « peuples premiers » (autrefois appelés sociétés primitives), ainsi qu’à l’histoire (de la solidarité, de l’État, du travail, etc.).

Mais la vie en société ne s’apprend pas que dans les livres. Pendant plus de trente ans, j’ai été rédacteur en chef et patron de presse : animer une rédaction, diriger une entreprise (à deux, puis seul) est une expérience qui m’a beaucoup instruit sur la vie des organisations, l’économie, le management. La vie d’une PME forme un microcosme riche d’enseignements pour penser le « vivre-ensemble » et les embrouilles qu’il implique.

Comment vais-je m’y prendre pour rassembler mes contributions (très dispersées) ? Et surtout en tirer la « substantifique moelle » ? C’est le défi des prochains jours. Je prends toute la mesure du fait que c’est presque mission impossible. Mais je ne peux plus reculer.

Un travail en pointillé

MC et moi avons passé un été en pointillé : au bord du lac du Salagou (dans l’Hérault), en Savoie (où vit une partie de la famille), en Sologne (avec les quatre petits à Center Parcs), à Paris (chez Didier, qui nous prête son appartement dans le 12ᵉ), et dans le Morvan (où se trouve la maison natale de MC).

Où qu’on soit, le programme de la journée est immuable. Je me lève tôt et passe la matinée à lire et écrire. Les après-midis sont un peu plus sensibles à l’environnement extérieur.

Parfois, le rythme quotidien connaît quelques perturbations. Ce matin, je prends le train pour Paris : je suis invité à une émission de France Inter (Le Débat de midi, 7 août 2025) pour parler de la « beauté ». Un sujet d’été, apparemment futile, mais qui ne l’est pas à mes yeux. Dans le train, je relis l’article « La tyrannie de la beauté », qui m’a valu l’invitation.

Être trop belle est-il un handicap ?

Sur le plateau, je fais la connaissance de l’autre invitée de l’émission : Nesrine Slaoui, journaliste, documentariste et influenceuse. Elle soutient qu’il y a des inconvénients à être trop belle. Et oui ! Quand vous êtes une beauté (c’est son cas), vous subissez le harcèlement des garçons : dans la rue, dans les transports. Au travail, vous êtes souvent réduite au statut de potiche ou de femme trophée. Une femme trop belle n’est pas perçue comme intelligente : on la juge moins sur ses propos que sur son apparence.

Je lui donne la réplique. Oui, il est vrai qu’il y a des inconvénients à être trop séduisante. Autrefois, les belles jeunes domestiques ou esclaves étaient la proie des maîtres, tandis que les plus laides étaient épargnées. Oui, bien sûr, les stéréotypes ont la vie dure. Mais je constate tout de même que de plus en plus, les belles femmes sortent du rôle de potiche : on en voit expertes en géopolitique ou cadres d’entreprise…

Et si la beauté n’a pas que des avantages, à tout prendre, ses inconvénients sont bien moins fâcheux que ceux de la laideur. Dès l’école, les enfants laids sont plus souvent harcelés que les beaux. À l’adolescence, la beauté est un atout sur le marché de l’amour (pour parler comme Michel Houellebecq). Au travail, elle favorise l’accès à de nombreuses professions.

J’aurais voulu conclure par une punchline préparée à l’avance : « La seule supériorité de la laideur sur la beauté, c’est qu’elle dure. » Mais il était trop tard : l’émission était déjà terminée.

Ma famille pense que je suis une vedette parce que je suis invité de temps en temps à la radio ou à la télévision (le 3 août, j’ai fait une apparition sur la matinale de LCI pour parler de la chute de la natalité, suite à mon article sur « La fin des bébés »).

C’est toujours gratifiant de passer sous les projecteurs – mon quart d’heure de gloire. Mais je ne me fais pas trop d’illusions. Quand vous êtes appelé en urgence, au milieu de l’été, pour intervenir sur un plateau, ce n’est pas forcément parce que vous êtes une star, mais parce que tous les autres experts reconnus sont en vacances.

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Pascal écrivait que nous ne sommes qu’une infime portion de l’univers – mais que ce grain de poussière possède une capacité unique : penser l’univers qui nous contient. « Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. » (Pensées).

Carl Sagan complète le propos par cette idée tout aussi fascinante : l’univers a créé les humains afin d’essayer de se comprendre lui-même !

Les quatre piliers du social

Pour penser la vie en société, il faut s’interroger sur les forces de cohésion du social. Qu’est-ce qui pousse les humains à vivre ensemble (en famille, à travailler en commun, à s’associer, à cohabiter dans des villages ou des villes) ?

Je retrouve un article rédigé pour Sciences Humaines (sous le pseudonyme Achille Weinberg), « Qu’est-ce qu’une société ? ».

J’y avançais l’idée que toutes les sociétés humaines, petites (familles, clubs de sport) ou grandes (administrations, entreprises, villes, États-nations), reposent sur quatre piliers fondamentaux indispensables à la cohésion sociale : 1) le pouvoir (il n’est de société sans dominants et dominés), 2) les émotions sociales (l’attachement, l’amour, le désir de reconnaissance, etc.), 3) les échanges (le don réciproque, le contrat, le marchandage, etc.), 4) la culture (valeurs, idées et imaginaires partagés).

Or, chacune de ces forces de cohésion du social sécrète aussi son antithèse : il n’est de pouvoir sans contre-pouvoir, pas d’échange ni de coopération sans rupture d’alliance (divorce, séparation, licenciement), pas d’amour sans désamour, ni de sympathie sans antipathie, pas de culture sans contre-culture, ni de valeurs sans contre-valeurs.

Voilà pourquoi une société parfaitement organisée est un leurre. Penser le lien social, c’est penser en même temps la déliaison, les conflits, les replis sur soi. Il n’est pas d’ordre sans désordre – comme l’avait bien compris Georges Balandier, anthropologue trop tôt oublié.

J’étais assez content de ce texte. Je me souviens que François de Singly m’avait invité à donner un cours à la Sorbonne sur le sujet. Je vais donc l’intégrer en bonne place sur le site de L’Humanologue, après l’avoir révisé. J’y annexerai aussi les articles sur le pouvoir, l’échange, la confiance, l’imaginaire des communautés, etc.

En complément, j’envisage d’y ajouter un autre texte de synthèse sur les grandes étapes de l’évolution des sociétés dans l’histoire.

L’évolution des sociétés en quatre temps

  1. Les sociétés animales. Il n’est plus possible de penser la vie en société sans prendre en compte l’existence des sociétés animales. Les fourmis ont commencé à s’organiser en sociétés depuis plus de 100 millions d’années ! 90 % des oiseaux vivent en nichées. Parmi les mammifères, 70 % sont des espèces solitaires (guépards, ours ou orangs-outans) et 30 % sont des espèces sociales. Nous faisons partie de ces mammifères sociaux, aux côtés des loups, des rats, des moutons ou des chimpanzés. Le sociologue Bernard Lahire vient de rappeler que la vie en société n’est pas une invention humaine et qu’il faut donc prendre en compte les contraintes biosociales pour penser les structures fondamentales de la société. Il était temps ! Pour ma part, je rassemble dans un dossier les articles publiés sur la vie des fourmis, des moutons et des orangs-outans. En attendant mieux…
  2. Les sociétés sans État, autrefois appelées « sociétés primitives », relèvent du domaine réservé des anthropologues. Elles englobent les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les premières sociétés humaines et celles d’agriculteurs-éleveurs. Elles reposent sur une matrice commune : la parenté y joue un rôle majeur dans leur organisation, tout comme ce que Maurice Godelier appelle le « politico-religieux ». Chez les Aborigènes, la « religion du temps du rêve » fait office de loi. Depuis une vingtaine d’années, la vision qu’on se fait des chasseurs-cueilleurs a beaucoup changé, sous l’impulsion des travaux d’Alain Testart, David Graeber, Christophe Darmangeat et bien d’autres. L’image de sociétés égalitaires, pacifiques, autarciques a été sérieusement écornée. (J’ai commencé une série d’articles sur le sujet…, comme beaucoup d’autres, je l’ai laissée en plan.)
  3. Les sociétés historiques constituent le domaine de prédilection des égyptologues, assyriologues, spécialistes de la Grèce ou de la Rome antiques, médiévistes. Cet immense laboratoire d’expériences humaines que représente l’histoire des sociétés anciennes est malheureusement compartimenté en recherches spécialisées  Pourtant, de la Haute Antiquité jusqu’à l’avènement de la modernité, toutes les sociétés historiques présentent des traits communs : cités-États, royaumes, empires, aristocraties, castes de scribes et de prêtres, armées, sociétés paysannes… On en retrouve en Asie, en Afrique, en Europe, en Amérique, à toutes les époques de l’histoire. Depuis quelque temps, une histoire comparative – des formes familiales aux empires – redonne enfin vie au grand projet comparatif des fondateurs des sciences sociales. Voilà un autre chantier. Personnellement, mon rôle consiste à recenser certains des travaux les plus marquants dans ce domaine.
  4. Les sociétés modernes. Elles sont le terrain d’études des sociologues. Quand j’ai commencé mes études, il existait une « sociologie générale » qui se proposait d’étudier l’organisation des sociétés modernes. Guy Rocher ou Henri Mendras nourrissaient ce projet. Mais là aussi, la spécialisation a dispersé la discipline en domaines cloisonnés : famille, travail, jeunesse, cadres, urbanisation, réseaux, genre… La sociologie n’offre plus de vision globale de nos sociétés, sinon sous la forme d’essais assez impressionnistes : la « société liquide » de Zygmunt Bauman ou la « société en réseaux » de Manuel Castells. Comment redonner vie à cette ambition humanologique : penser le monde contemporain en capitalisant sur le riche matériau des études spécialisées, mais dans un cadre plus global ? Est-ce seulement possible ?

Mercredi 13 août

Aujourd’hui sera une journée « sans » : sans énergie, sans force, sans âme.
Je le sais, je le sens dès le réveil. J’ouvre un œil à 5 h du matin, puis me rendors. De nouveau vers 7 h : « Il est temps d’y aller. » Mais je sombre encore. Finalement, je sors du lit à 7 h 25 : c’est très tard pour moi.

Deux cafés n’y font rien. Une heure plus tard, je suis affalé dans mon fauteuil, le cerveau en compote. Je tente d’activer la machine cérébrale avec mon remède habituel : je prends un livre à portée de main. Le Temps des paysans de Stan Neumann (2024), acheté avant-hier à l’espace culturel Leclerc.

La préface est stimulante : le travail paysan n’a guère varié pendant deux millénaires, de l’Empire romain au 19e siècle. Deux images représentant la même scène – un paysan poussant une charrue tirée par des bœufs – sont mises en parallèle : l’une datant du Moyen Âge, l’autre d’une photographie du 19e siècle.

La majorité de la population humaine a vécu cette même vie pendant des siècles – en Europe, mais aussi en Chine, en Égypte ancienne… Tel est « l’ordre millénaire des champs » (je ne sais plus d’où vient la formule). Cette permanence n’empêche pas les transformations : la fin de l’esclavage de l’époque romaine, la disparition du servage à la fin du Moyen Âge, le collier d’attelage, l’assolement triennal…, tout cela a métamorphosé la condition paysanne. Condition qui, de plus, n’était pas la même dans toutes les régions d’Europe. À grande échelle, le monde paysan a peu changé. Mais plus on observe de près, plus les différences apparaissent. Ce livre va me servir à synthétiser ces grandes transformations.

Sauf que je n’en ai pas la force aujourd’hui. Le paysan d’autrefois, lui, n’avait pas le choix : dès le lever du jour, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il se sente en forme ou non, il fallait traire les vaches, couper du bois, labourer son champ, etc. Pour moi, ce matin, ce sera canapé et documentaire Arte – sur les hippopotames ou la pêche à la truite.

Des « coups de mou », j’en connais régulièrement. Ils ne durent guère plus d’une journée ou deux. Ce sont de petits effondrements psychocorporels, comme une grippe ou une dépression en miniature, mais sans signe clinique évident.

Le scénario s’avère toujours le même : je me lève plus tard que d’habitude et sans énergie. Est-ce un virus ? Le stress ? Un coup de fatigue ? Je ne sais pas. Une chose est certaine : la journée sera perdue.

Une petite voix me murmure à l’oreille : « Ce n’est pas grave, accorde-toi une pause ; demain tu mettras les bouchées doubles. » J’ai appris à ne pas écouter tout de suite cette douce sirène. Avant de lâcher prise, je m’impose une contrainte. L’autre voix, celle de la sagesse, me dit : « Avant de céder et d’aller sous la couette, fixe-toi au moins un petit quart d’heure de travail et une toute petite tâche, par exemple ranger tes notes d’hier. »

Elle a raison : une fois assis à la table de travail, ça va déjà mieux. Il n’y a que le premier pas qui coûte… Sauf qu’aujourd’hui, la technique ne marche pas. Mon beau programme de la journée tombe à l’eau.

Jeudi 14 août

La phase de léthargie a duré deux jours. Hier, après avoir essayé de me mettre au travail, j’ai vite compris que j’allais encore patauger dans les idées molles et improductives. J’ai donc décidé de passer à autre chose. Rien n’est plus démoralisant que de n’être pas assez malade pour rester au lit, mais pas assez en forme pour travailler.

Il fait beau : sors de la maison, et au jardin ! Depuis le printemps, les tas de branches, de bûches et de feuilles mortes se sont accumulés. Il est temps d’aller à la déchetterie. Au Leclerc voisin, ils louent des camions-bennes pour la journée.
Deux heures plus tard, je me trouve au volant du véhicule. Couper du bois à la hache et à la scie, le charger dans la benne, conduire le camion, discuter avec les ouvriers de la déchetterie : c’est jubilatoire ! À la fois un rêve d’enfant, une poussée de testostérone, une bouffée d’air frais. C’est aussi tout un passé qui remonte à la mémoire : le monde du travail ouvrier. Mon père était ouvrier métallurgiste, un frère travaillait dans la mécanique, des beaux-frères à l’usine ou sur les chantiers du bâtiment. J’ai grandi dans ce monde.

Au volant du camion, en repensant à tout ce passé, il m’est venu à l’esprit une idée que je crois importante sur l’évolution de nos sociétés. Mais aussitôt pensée, aussitôt oubliée. Mon cerveau est encore trop endolori pour y voir clair et noter cette intuition informe. Aujourd’hui, il faut laisser parler les muscles.

Le lendemain matin

Hier soir, un gros orage s’est abattu sur le quartier : vent violent, volets qui claquent, éclairs déchirant le ciel, coups de tonnerre faisant vibrer les vitres. Par la fenêtre, on ne voyait plus que la pluie ; les feuilles s’envolaient vers le ciel, les branches d’arbres étaient secouées violemment. Effrayant et grisant à la fois. La tempête a duré plus de deux heures. Enfin elle s’est calmée et nous sommes allés nous coucher.

Ce matin, en retournant dans le jardin, j’ai découvert les dégâts provoqués par l’orage : un cadavre jonchait le sol – celui du grand tilleul couché sur l’herbe, sectionné à la base. Heureusement, il n’y a pas eu d’autres dommages : l’arbre, en s’abattant, n’a pas touché la maison ni le mur du voisin. Même la grande cabane en bois que j’ai construite l’été dernier a été épargnée de justesse.

Dessine-moi une société

Ça y est, j’ai retrouvé l’idée d’hier…

A suivre…

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