Révolutions industrielles : une réaction en chaine

La machine à vapeur est le symbole de la première révolution industrielle. Depuis son invention, il y a 250 ans, les innovations se sont succédé : électricité, moteurs, radio, automobile, robots, intelligence artificielle.

Ils ont baptisé leur cercle la « Lunar society », car leurs réunions ont lieu les soirs de pleine lune ; ces nuits-là, on peut retrouver son chemin sans avoir besoin d’un éclairage public (à l’époque inexistante).

L’un des animateurs de la Lunar society est Erasmus Darwin (1731-1802). Ce médecin réputé est un érudit doublé d’un inventeur et poète. Il s’intéresse autant à la botanique ou la géologie qu’à l’histoire du monde. Parmi ses inventions multiples : un ascenseur pour bateau, une machine parlante et un chariot qui ne se renverse pas ! Erasmus se veut aussi poète. Et c’est sous forme poétique qu’il expose ses théories scientifiques. Dans un de ses livres – Zoonomie ou Lois de la vie organique (1794)  se trouve formulée l’une des premières théories de l’évolution : une théorie qui précédera de soixante ans celle de son petit-fils… un certain Charles Darwin 1

Autour d’Erasmus Darwin, la Lunar society regroupe une pléiade d’industriels, inventeurs, chimistes, professeurs. Parmi eux, on trouve par exemple Joseph Priestley, l’un des pères de la chimie moderne, ou Adam Smith, l’auteur de la Richesse des nations 2. James Watt fait aussi partie aussi du club. Ensemble ils se sont associés pour lancer une invention qui va changer le cours de l’histoire : la machine à vapeur.

À vrai dire, J. Watt n’en est pas vraiment l’inventeur. Il n’a fait qu’améliorer un procédé, devenant l’un des maillons d’une longue chaîne d’inventeurs, parmi lesquels on trouve Denis Papin, Christian Huygens, Thomas Savery, Thomas Newcomen et bien d’autres.. L’apport spécifique de J. Watt est double : d’une part, perfectionner la machine de ses prédécesseurs (en y ajoutant notamment un condensateur) et surtout la commercialiser en s’associant avec un riche industriel, Edward W. Boulton. C’est lors d’une réunion de la Lunar society que J. Watt fait sa connaissance. Les deux hommes ont compris tout le potentiel révolutionnaire de cette machine capable de transformer la chaleur en une force mécanique. Le brevet est déposé en 1769 et le procédé se propage rapidement en Angleterre, trouvant de multiples applications : dans les usines pour faire tourner les machines, sur l’eau pour faire avancer les bateaux (le ferry) et, bien sûr, sur les routes pour faire avancer les chariots. Le principe de la locomotive est né, même si ses débuts sont laborieux. Il faut attendre le 6 octobre 1829, soixante ans après l’invention de Watt pour que la première locomotive à vapeur s’élance sur un « chemin de fer » reliant Manchester à Liverpool.

L’histoire de la première révolution industrielle est racontée dans les manuels scolaires sous une forme canonique. Elle aurait débuté en Angleterre vers 1770 avec cette invention, mais aussi celle de la machine à filer de Richard Arkwrigth (également membre de la Lunar society). Ces techniques donnent une impulsion décisive à la mécanisation de l’industrie et au renouvellement des transports.

Révolution ou évolution ?

En fait, cette révolution s’inscrit dans mouvement plus global d’industrialisation de l’Europe. Celui-ci débute plus tôt avec une proto-industrialisation : naissance des manufactures au 17e siècle, essor de l’outillage artisanal et de l’industrie textile. En aval, elle se prolonge comme une lame de fond bien au-delà de 1880 (date à laquelle on fait débuter la seconde révolution industrielle). La locomotive à vapeur continue à tisser son réseau dans les campagnes européennes jusqu’au début du 20e siècle. À ce moment, une deuxième vague commence déjà à déferler, la deuxième révolution industrielle, qui fait entrer l’histoire de l’Occident dans une nouvelle ère grâce à deux innovations majeures : l’électricité et le moteur à explosion.

Il a fallu quelque deux siècles d’expériences pour que des savants découvrent l’électricité. À la différence du feu, du vent ou l’eau, c’est une force invisible. Elle ne se manifeste à l’échelle humaine qu’à travers les éclairs de l’orage et le magnétisme des boussoles. Mais comment imaginer que tout cela participe d’une seule et même source : la force électromagnétique, une force potentiellement gigantesque et magique, capable de produire de la lumière, transmettre des sons et des images à travers l’espace, faire tourner des turbines, actionner des moteurs, et chauffer des maisons ? Et comment dompter cette force ?

Entre 1600 et 1800, des générations de savants (W. Gilbert, Oestred, Nollet, Franklin, Coulomb, Volta, Ampère, Faraday, Ohm, Maxwell, etc.) additionnent leurs découvertes et leurs savoirs pour comprendre la nature de l’électricité et jeter les bases de la science électrique. Il faut encore plus d’un demi-siècle (en 1820 et 1880) pour que des applications pratiques en découlent et soient mises au point : l’ampoule, le moteur électrique, le téléphone et la radio ; plus tard le cinéma, la télévision, les appareils électroménagers. L’électricité est sans doute la plus grande invention de tous les temps. Celle qui a le plus changé la vie des humains (voir encadré « Éloge des électriciens »).

Le moteur à explosion est l’autre grande innovation du 19e siècle. Il a fallu environ 80 ans entre l’invention du premier moteur à combustion par les frères Claude et Nicéphore Niepce (également inventeur de la photographie) et la mise au point du moteur à quatre temps par Gottlied Daimler et Wilhem Maytacher en 1886.

Comme pour la première, la deuxième révolution industrielle ne se résume pas à deux inventions majeures – l’électricité et le moteur à explosion –, aussi décisives soient-elles. Toute une série d’autres innovations techniques et sociales participe à la grande mutation qui a lieu à partir des années 1880 : l’acier, le gaz, pétrole, les colorants, les engrais, la bicyclette, le tracteur, le téléphone, la radio, l’avion, le travail à la chaîne, les grands magasins, les paquebots, l’exode rural, etc. L’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950), qui vit cette période d’intense mutation, analyse d’ailleurs cette dynamique économique à partir de concepts nouveaux : les grappes d’innovation, les cycles économiques, le processus de « destruction créatrice », la classe des innovateurs et des capitaines d’industrie.

Le tournant numérique

Le 20e siècle commence avec la « Belle époque », période de progrès techniques (celle de la fée électricité, de l’avion, de l’automobile…) et de croissance économique. C’est aussi une période d’optimisme et de croyance au progrès. Puis viennent les heures sombres : deux guerres mondiales, entrecoupées par la grande crise économique des années 1930. Curieusement, ces cataclysmes en chaîne ne suffisent pas à stopper la dynamique des révolutions industrielles. Peut-être même les accélèrent-elles. Les forces armées développent, durant la Première Guerre mondiale, la radio et l’aviation. C’est aussi pour les besoins de la Seconde Guerre mondiale que l’ordinateur et la bombe nucléaire sont mis au point.

Quand entrons-nous dans la troisième révolution industrielle 3 ? Comme pour les révolutions précédentes, un décalage de plusieurs décennies sépare le temps de son invention phare, l’ordinateur, et sa diffusion de masse. Les premiers ordinateurs voient le jour à la fin des années 1940 aux États-Unis. Durant les trois décennies suivantes, ils se diffusent progressivement dans les grandes entreprises, administrations et laboratoires de recherche sous la forme de grosses machines IBM.

Au début des années 1980, les micro-ordinateurs – PC, Macintoch, Amstrad – déferlent sur le monde. Les petites et moyennes entreprises s’équipent, et les particuliers ne sont pas en reste, mais plus en ce qui les concerne par curiosité et par jeu que par véritable besoin 4.. Rapidement le processus de diffusion s’emballe. Au début des années 1990, c’est l’irruption d’Internet. Les ordinateurs sont désormais connectés et forment une vaste toile – le Web – qui se propagera à une vitesse impressionnante. En plus des messageries en ligne, les mails, ce sont les sites (de Wikipédia aux sites pornographiques, en passant par les sites d’information, de musique et de commerce) et les « forums de discussion » qui attirent le public des années 2000. Puis vient la déferlante des réseaux sociaux – Facebook en tête – qui leur donne une impulsion décisive.

En 2007, Steve Jobs dévoile le premier iPhone : un « smartphone » qui fusionne en un objet de poche le téléphone, Internet, la musique et la caméra. C’est une révolution dans la révolution.

Entre-temps, le numérique a tout envahi : le monde du travail (des robots au télétravail), le commerce (Amazon, le Bon coin), les loisirs (des jeux vidéo à Netflix), la finance, la presse ou encore la médecine. Même l’amour (des sites de rencontre au porno en ligne) et la guerre (des drones à l’espionnage) ne sont pas épargnés. Notre vocabulaire s’est alors enrichi de mots aux consonances exotiques : Wifi, TikTok, SMS, big data, Chat GPT… – mots étranges, encore inconnus en l’an 2000.

Désormais, un humain (de plus de 10 ans) sur quatre possède un téléphone mobile. Quant au temps passé devant les écrans – smartphone, tablette, ordinateur, télévision – il est proprement effarant : les Français y consacrent en moyenne un tiers de leur journée 5)

En moins d’une génération, nous sommes tous devenus des Homo numericus.

Combien y a-t-il eu de révolutions industrielles ?

Il est d’usage de distinguer trois révolutions industrielles : la première débute vers 1770, avec l’invention de la machine à vapeur, du métier à tisser et de la sidérurgie. La seconde débute vers 1880. Elle est propulsée par l’électricité et le moteur à explosion, l’industrie chimique et le pétrole. La troisième émerge vers 1950 sous l’influence de l’informatique et du nucléaire.

Selon Klaus Schwab, fondateur du Forum de Davos, une « quatrième révolution industrielle » serait en cours. Elle repose sur le big data, les objets connectés, les voitures autonomes, les robots et l’IA qui sont en passe de bouleverser toute la production, l’emploi et nos modes de vie.

Découper l’histoire en périodes bien délimitées est commode pour la mémoire mais toujours suspect :

• Tout d’abord, les trois révolutions industrielles se chevauchent plus qu’elles ne se suivent. La locomotive à vapeur, innovation phare de la première, tisse son réseau en Europe et en Amérique à partir du dernier tiers du 19e siècle, qui correspond au début de la deuxième. De même l’automobile, produit phare de la deuxième, se démocratise dans les pays industrialisés après la Seconde Guerre mondiale, alors que débute la « troisième révolution industrielle », celle de l’électronique et l’ordinateur, est en cours.

• Remontons vers le passé. La première révolution industrielle anglaise débute dans les années 1770 en Grande-Bretagne. Mais elle ne part pas de rien. Elle est précédée de ce que l’historien Jan de Vries appelle la « révolution industrieuse » (de nature artisanale), qui a lieu entre le 16e et 17e siècle. Si on remonte plus loin, les techniques de production ont connu une phase d’essor important au Moyen Âge avec la révolution agricole du 11e siècle, fondée sur de nouveaux outils – faux, charrue, herse, etc. – et de procédés de culture (comme la jachère triennale). À la même époque a eu lieu ce que Jean Gimpel nomme la « révolution industrielle du Moyen Âge » dont la construction des cathédrales, l’horlogerie ou le perfectionnement des moulins sont les symboles.

Avec le recul, les révolutions industrielles successives s’inscrivent dans une dynamique millénaire de révolutions en chaîne dont les ressorts profonds restent à élucider.

La consommation, levier de l’innovation

Dans un ouvrage intitulé L’Échelle du monde. Essai sur l’industrialisation de l’Occident (1997), l’historien Patrick Verley constate que dès la fin du 17e siècle, soit bien avant le décollage technologique, la consommation de produits manufacturés (vêtements, ustensile de cuisine, ameublement) augmente en Grande-Bretagne. Dans les classes aisées, les ventes des produits « féminins », savons, gants, bonneteries, soieries progressent considérablement. Les classes moyennes s’entichent aussi de simili « produits de luxe » à bas coût : soie mélangée, orfèvrerie en argent plaqué, faux bijoux bling-bling, etc. Cette consommation ostentatoire a été un ressort de l’expansion des marchés. Ainsi, les tissus venus des Indes (les « indiennes ») connaissent un grand engouement. Du coup, les fabricants européens se lancent dans la production de contrefaçons. C’est pour répondre à cette demande croissante que les industriels sont amenés à rechercher des moyens de production plus efficaces et introduire des machines dans leurs ateliers. La demande en biens de consommation a été un stimulant du progrès technique et non l’inverse.

Notes

  1. Contrairement à la légende, ce n’est pas Darwin (Charles) qui a conçu le premier la théorie de l’évolution des espèces. L’idée était donc déjà présente chez son ancêtre, ainsi que chez Lamarck et d’autres penseurs. L’apport de Charles Darwin fut d’expliquer les mécanismes de l’évolution par la sélection naturelle.[]
  2. Parmi les correspondants de la Lunar society figurent d’autres personnalités marquantes : rien moins que Benjamin Franklin et Thomas Jefferson ou encore Lavoisier[]
  3. Le terme de « troisième révolution industrielle » a commencé à circuler dans les années 1980, il mettait l’accent sur l’ordinateur et le nucléaire (cf. François Caron, Les deux révolutions industrielles du 20e siècle, Albin Michel, 1997). L’expression a été popularisée par Jérémy Rifkin auteur du best-seller La troisième révolution industrielle (Les Liens qui libèrent, 2012) qui a mis l’accent sur une transformation globale portée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC).[]
  4. C’est la thèse d’Alexandro Barrico développée dans The Game (Gallimard, 2019) : cette histoire de la révolution numérique montre que les PC, internet et autres smartphones se sont diffusés à une vitesse foudroyante auprès du public non pour répondre à des besoins utilitaires, mais parce que ce sont des « jouets » irrésistibles.[]
  5. Selon l’édition 2022 du Baromètre du numérique (en ligne sur www.arcep.fr[]

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