Zoos humains. A la découverte des sauvages

Ils sont arrivés à Paris en 1885, dans le cadre d’une tournée d’exhibition européenne organisée par un musée ambulant. Ils étaient trois : Billy, Jenny et Toby, trois Aborigènes venus du Queensland australien. L’organisateur de spectacles leur avait fait sillonner tout le nord des États-Unis, allant de ville en ville, pour montrer au public ces êtres étranges. On les présentait comme les « derniers cannibales », et ils étaient exhibés aux côtés d’autres indigènes tels le « féroce Zoulou », le « sauvage musulman nubien » et les « extraordinaires Todars ».

À Paris, l’anthropologue Paul Topinard (1830-1911) voulut examiner les Aborigènes afin de prendre des mesures anthropomorphiques et mesurer leurs aptitudes intellectuelles. En testant les capacités de Billy, le professeur constata qu’il était capable de se souvenir précisément de la centaine de villes qu’ils avaient parcourues au cours de leur périple américain ! Billy utilisait sans doute une aptitude des Aborigènes à mémoriser tous les lieux de passage, condition indispensable pour retrouver sa piste dans le désert australien.

L’histoire des trois Aborigènes Billy, Jenny et Toby a été racontée par Roslyn Poignant dans le cadre d’un livre collectif consacré aux Zoos humains (2002). Du milieu du XIXesiècle jusqu’aux grandes expositions coloniales des 1930, des exhibitions de « sauvages » ont été organisées dans toutes les grandes villes d’Europe et d’Amérique. Aux côtés des girafes, des tigres, des chimpanzés et autres crocodiles furent ainsi montrés au public des Indiens d’Amérique, des Pygmées, des Papous, des Canaques, et autres « chasseurs de têtes ».

Parfois la mise en scène était grossière et impudique. Au début du XIXe siècle, la « Vénus hottentote » – une jeune Bushman aux fesses protubérantes – fut montrée au public aux côtés de femmes à barbe, de jumeaux siamois et autres « monstres » difformes. Parfois, il s’agissait simplement de mettre en scène de façon la plus exotique possible des indigènes dans leur milieu naturel. Ainsi, dans l’Exposition coloniale de 1931, on trouvait par exemple encore des enclos où étaient exposés des groupes de jeunes filles khmères en train de coudre des vêtements traditionnels.

Les zoos humains sont le produit typique de l’époque coloniale. Ils expriment une vision du monde d’Occidentaux qui regardent les indigènes des tropiques avec une condescendance mêlée de peur et de fascination. Évidemment, on peut aujourd’hui railler ou se scandaliser à bon compte de ces spectacles aux accents nettement racistes. Mais il ne faut pas oublier que cet imaginaire a aussi suscité des vocations ethnologiques, ou tout simplement donné le goût pour la connaissance des cultures du monde. Le philosophe Michel Serres, dans un texte sur « Tintin et les sciences humaines » (Sciences et Vie, 2002), témoigne combien ses visites du jardin d’Acclimatation ou la lecture de Tintin au Congo – un concentré d’imaginaire colonialiste – ont joué en faveur de son attrait pour les sciences humaines.

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