Inégalités. Pourquoi tant de riches ?

Contrairement à une idée courante, la richesse des uns ne se fait pas au détriment des autres. L’histoire montre plutôt que les inégalités augmentent quand les économies se développent. Et elles diminuent surtout quand tout le monde s’appauvrit…

Tout le monde le sait : la fortune des ultrariches a atteint ces dernières années des sommets vertigineux. Selon l’ONG Oxfam (dans son rapport de 2019), les 26 premières fortunes milliardaires possèdent aujourd’hui autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité 1 ! Non seulement leur fortune explose, mais leur nombre bondit aussi. Ils sont désormais 2 700 dans le monde, soit un quart de plus qu’en 2020 2 ! Et leur nombre devrait doubler dans les années à venir.

Une fois admis le scandale que représentent les inégalités gigantesques entre ultrariches et populations les plus pauvres, reste à expliquer comment on en est arrivé là.

La réponse tient en un mot. La croissance. L’explosion du nombre d’ultrariches épouse assez exactement le dynamisme de certains pôles de croissance.

Concrètement, l’avènement des milliardaires du numérique a accompagné le boom de ce secteur : elle a fait la fortune des Bill Gates, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg et de dizaines de nouveaux riches de la Silicon Valley. Les milliardaires chinois (aujourd’hui presque aussi nombreux que les Américains) sont apparus avec le boom de la croissance chinoise depuis trente ans. La fortune de Bernard Arnault, mais aussi celle de la famille Bettencourt, propriétaire de L’Oréal, grossissent en même temps que le secteur du luxe, qui ne cesse de prospérer.

Ce fut déjà le cas dans le passé. Les Médicis ont construit leur empire financier dans l’Italie de la Renaissance, profitant de l’essor du commerce entre l’Orient et l’Occident. Au 19e siècle, la première révolution industrielle a fait la fortune des grands capitaines d’industrie dans la sidérurgie – les de Wendel, Schneider, Krupp, Carnegie. L’exploitation du pétrole a fait la fortune de Rockefeller, puis des magnats du Moyen-Orient (au Qatar, en Arabie saoudite, au Koweït). L’industrie automobile a permis à Ford de constituer un empire industriel et une fortune colossale. L’expansion des supermarchés a fait la fortune de la famille Walton (propriétaire de Walmart aux États-Unis) et en France de celle de la famille Mulliez (propriétaire d’Auchan).

Une première leçon peut être tirée de cette histoire : les ultrariches apparaissent quand une économie se développe. Placés au sommet de cette économie émergente, ils en sont les premiers bénéficiaires. La seconde leçon est plus contre-intuitive : l’enrichissement des plus riches ne se fait pas forcément au détriment des pauvres, ce que confirme la courbe dite de « l’éléphant » (voir encadré ci-contre). Le cas de la Chine est emblématique avec un nombre de milliardaires en constante augmentation corrélé à l’enrichissement de toute la société.

Il y a quarante ans, presque tous les Chinois étaient pauvres, il y avait égalité dans le dénuement. Depuis, l’économie chinoise a décollé et une élite richissime est apparue : en 2023, on dénombre 630 milliardaires en Chine et plus de 6 millions de millionnaires 3 ! Mais l’enrichissement n’a pas profité qu’à une poignée d’ultrariches. À leur suite une classe moyenne de plusieurs centaines de millions de personnes s’est développée, et c’est elle que l’on voit venir faire du tourisme en Occident. Les revenus des classes populaires ont aussi beaucoup évolué. Le salaire moyen d’un ouvrier chinois est désormais proche de celui d’un portugais. Quant aux pauvres, leur nombre a fondu de plus de 700 millions de personnes entre 1980 et aujourd’hui 4 ! Le même constat peut être transposé à l’économie numérique. L’apparition des géants du numérique (GAFAM) n’a été possible que parce que des milliards de personnes dans le monde ont pu s’équiper en smartphone ou en ordinateur : ce qui n’est pas un signe d’appauvrissement. À leur époque déjà, les Rockefeller ou les Ford n’auraient pu constituer leur empire sans la démocratisation de l’automobile. Dit plus crûment : l’accroissement des inégalités n’est pas dû au fait que les uns s’enrichissent sur le dos des pauvres, mais provient du fait d’un étirement des revenus associés à toute phase de croissance.

Comment réduire les inégalités ?

Reste que ces inégalités sont si vertigineuses et si scandaleuses qu’il est légitime de s’interroger sur la façon de résorber cet immense fossé qui sépare les plus riches des plus pauvres. Sur cette question trois positions s’affrontent.

• Lutter contre la pauvreté, pas contre la richesse

Partant du constat que l’essor d’une économie est la meilleure façon de lutter contre la pauvreté, certains préconisent d’oublier les inégalités : le problème, ce n’est pas l’inégalité, mais la pauvreté 5. Il faut donc appliquer au pays les plus pauvres la seule bonne recette contre la pauvreté : le développement, même s’il est synonyme d’augmentation des inégalités.

• Taxer les riches

Pour mieux répartir les richesses, l’idée la plus courante est évidemment de taxer les riches. Des économistes de renoms (comme Thomas Piketty ou Joseph Stiglitz), des partis politiques (de gauche) et même certains riches réclament une forte taxation : en janvier 2023, 200 millionnaires ont publié une lettre ouverte demandant à être plus taxés 6 ! Ils ne faisaient que prendre le relais de milliardaires américains qui, tel Warren Buffet (5e fortune mondiale), réclament depuis des lustres de payer plus d’impôts. L’idée d’une supertaxe sur les super-riches fait son chemin dans les instances européennes.

L’idée de taxer les riches n’est pas nouvelle. Elle n’est même pas particulièrement de gauche. En 1923, le gouvernement français (de droite) n’y est pas allé de main morte : il a décidé d’imposer les grandes fortunes à 90 % ! Quant à l’économiste John M. Keynes qui n’était pas un révolutionnaire, il a proposé en son temps des mesures monétaires provoquant « l’euthanasie des rentiers » 7.

• Et une bonne guerre ?

L’histoire nous montre qu’il existe une autre voie, plus radicale encore pour diminuer les inégalités. L’historien allemand Walter Scheidel avance que la vraie raison de la diminution des inégalités durant la première partie du 20e siècle provient de l’effondrement économique consécutif aux guerres mondiales. L’historien s’est alors demandé 8 si le phénomène pouvait être généralisé à l’échelle de l’histoire : au terme de ce travail monumental, son hypothèse semble – malheureusement – validée. Quand l’économie est prospère, les richesses s’accumulent, se répandent de façon très différenciée et les inégalités se creusent. C’était vrai à l’âge de bronze, durant la Renaissance comme au 20e siècle. À l’inverse, quand une société s’écroule, à la suite d’une guerre, d’une épidémie, d’une révolution ou d’un effondrement de l’État (ce que l’auteur nomme les « quatre cavaliers de l’apocalypse »), tout le monde redevient pauvre. Les inégalités régressent parce que tout le monde souffre : pauvres comme riches.

Une leçon de l’histoire qu’on aimerait sans doute éviter de reproduire…

La courbe de l’éléphant

Cette courbe est rapidement devenue un classique de l’étude des inégalités mondiales. Réalisée par l’économiste serbo-américain Branko Milanovic, publiée pour la première fois en 2013, elle résume l’évolution des inégalités mondiales de 1988 à 2008.

Que nous apprend-elle ?

Ce sont les plus pauvres et les plus riches qui ont principalement bénéficié de la mondialisation. Les plus pauvres (à gauche) sont les populations d’Asie (Chine, Inde) : elles ont vu leurs revenus augmenter considérablement à la suite du décollage de leur économie. Les plus riches (la trompe de l’éléphant à droite) se sont envolés. À l’échelle mondiale, tout le monde a bénéficié de l’essor des économies, mais les pauvres proportionnellement plus que les classes moyennes (qui dans les pays développés ont connu un déclassement relatif). Les plus riches ont profité plus que les autres : voilà pourquoi les inégalités ont augmenté en trente ans.

Notes

  1. Attention, le rapport ne dit pas que « les 26 personnes les plus riches au monde détiennent la moitié de la richesse mondiale ! » comme beaucoup de journaux l’ont titré (y compris Le Monde, 20 janvier 2019). []
  2. Selon le site Statista. []
  3. Contre 723 milliardaires aux États-Unis et 42 en France, selon Statista. []
  4. Lire « Un milliard de pauvres en moins dans le monde ! », L’Humanologue n° 2. []
  5. Comme l’économiste et historien allemand Rainer Zitelmann : « S’il y a plus de pauvres, ce n’est pas la faute aux riches », Contrepoints, 23 janvier 2023 (en ligne). []
  6. « Plus de 200 millionnaires demandent à être plus taxés dans une lettre ouverte », L’Obs, 18 janvier 2023 (en ligne). []
  7. Dans La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936). []
  8. Dans son livre Une histoire des inégalités. De l’âge de pierre au 21e siècle, Actes Sud, 2021.[]

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