
On dit que le « bonheur des uns fait le malheur des autres ». L’inverse est aussi vrai ! Il arrive que le malheur des autres nous procure de petites joies malsaines.
Pauline, une amie de ma compagne, nous a raconté qu’elle n’a pu s’empêcher d’éprouver une joie malsaine lorsque Clara, sa meilleure amie, a vu son appartement inondé. Pourquoi se réjouir du malheur d’une amie ? Clara raconte : « Je l’adore, mais il y a une chose qui m’exaspère et me rend jalouse : elle a tout réussi dans la vie ! Et quand elle m’a appris que son magnifique appartement bien situé à Paris a été inondé, je n’ai pu m’empêcher de penser : « Ah pour une fois, ça tombe sur elle ! » ».
C’est un sentiment sans doute universel. Il existe un mot en allemand – Schadenfreude – qui sert à désigner cette joie provoquée par le malheur d’autrui. Les Japonais ont une belle expression : « le malheur des autres a un goût de miel. » Aristote utilisait, quant à lui, epichairekakia, que l’on peut traduire par la « joie née du mal ». En français, il existe l’expression « joie malsaine », qui traduit le même sentiment. Autrement dit : « bien fait pour sa gueule ! ».
L’histoire de Clara n’a rien de nouveau : elle est arrivée il y a trois siècles à Nicolas Fouquet. En 1661, le surintendant des finances de Louis XIV organise à Vaux-le-Vicomte une fête si somptueuse qu’elle éclipse le roi lui-même. Trois semaines plus tard, Fouquet est arrêté et embastillé. La cour, qui l’enviait en secret depuis des années pour sa réussite insolente, ne cache pas un certain soulagement devant sa chute. C’est peut-être à cet épisode que La Rochefoucauld pensait quand il rédigeait ses Maximes, publiées quelques années plus tard. On y trouve cette formule piquante : « Dans l’adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas. »
La neurologie semble confirmer l’observation de La Rochefoucauld. Une étude japonaise publiée en 2009 par le neuroscientifique Hidehiko Takahashi, a montré par imagerie cérébrale que le malheur d’une personne enviée active le striatum ventral — la même zone du cerveau qui s’allume lorsqu’on reçoit une récompense !
Schopenhauer en tirait de cette joie malsaine une conclusion pessimiste sur la nature humaine : le plaisir pris au malheur d’autrui, écrit-il le trait le plus inquiétant du caractère humain, pire, selon lui, que la cruauté ouverte, parce qu’il peut se faire en secret et ne demande aucun effort.



