Organisation. Des cellules aux organisations humaines

Des parallèles peuvent être établis entre les organismes vivants et les organisations humaines. De la phase embryonnaire à leur maturité, les uns et les autres évoluent en des structures qui se font écho, à tel point qu’une question peut se poser : l’organisation en société ne pourrait-elle pas être un stade supérieur de l’évolution des organismes ?

De leur naissance à leur mort, les humains vivent dans des organisations. Tout commence dans une maternité : une belle institution où des professionnels ont pour mission d’aider les mères à accoucher et permettre aux nouveau-nés d’entrer dans la vie dans de bonnes conditions. Puis années après années, notre vie se déroule au sein d’autres organisations : l’école, l’entreprise, l’administration, les commerces. Tous les objets qui nous entourent (les chaussettes que je porte, la chaise sur laquelle je suis assis) sont le produit d’organisations humaines. L’eau qui coule du robinet et le téléphone dans notre poche ne fonctionneraient pas sans organisations(1).

Elles sont partout : on peut dire que le monde moderne se présente comme un vaste assemblage d’organisations interconnectées. À première vue, elles ne font que remplir des missions précises : produire (l’entreprise), soigner (l’hôpital), enseigner (l’école), maintenir l’ordre (la police), défendre les gens (les syndicats), se distraire (l’orchestre ou le club de foot), etc. Mais d’un autre point de vue, elles gouvernent nos vies, nous imposent leurs contraintes, nous font travailler comme si elles étaient des machines vivantes ayant pris possession de nous. Henry Mintzberg, l’un des grands noms de la théorie des organisations, les désigne comme des « animaux étranges (2) ».

Envisager les organisations comme des entités vivantes qui nous englobent, nous dépassent et nous mobilisent à leur profit a quelque chose de fascinant et dérangeant : ne serions-nous que les rouages de mégamachines vivantes ? De l’individu ou de l’organisation, qui est au service de l’autre?

Une fois passé le sentiment d’étrangeté et de malaise, considérer l’organisation humaine comme un être vivant à part entière a l’intérêt de stimuler la réflexion.

Un premier parallèle – évident – peut être établi entre les organismes vivants et les organisations humaines. Une organisation – une PME, un hôpital, un orchestre symphonique, une équipe de foot – rassemble des individus semblables (tous les humains se ressemblent) dans un système intégré où chacun assume une fonction spécialisée, tout comme les cellules d’un organisme. Un hôpital par exemple fonctionne sur la base d’une division du travail (médecins, infirmières, aides-soignantes, personnels d’entretiens, gestionnaires), d’interactions multiples, de dispositifs de régulations, de hiérarchisation et de circuits de communication et de contrôle. Ne dirait-on pas un organisme vivant avec sa myriade de cellules, ses organes (cerveau, appareil digestif, système respiratoire) et ses dispositifs de régulation interne ? Le cerveau est lui-même un organe composé de services spécialisés qui coopèrent (et parfois s’affrontent) dans un ensemble (plus ou moins bien) intégré(3).

Des cellules souches aux cellules spécialisées

Au premier stade de la vie embryonnaire, les cellules d’un organisme sont toutes indifférenciées : ce sont les « cellules souches ». Elles sont au départ « totipotentes », elles portent en elles toutes sortes de potentialités. À partir d’une même organisation de base, d’un même ADN, elles peuvent se différencier en un grand nombre de cellules différentes : il en existe 200 types cellulaires (cellules musculaires, osseuse, sanguine, nerveuse).

L’analogie a bien sûr ses limites, et celle entre la cellule et l’employé n’est appropriée que sous un certain angle. Les cellules d’un organisme sont toutes bâties sur le même schéma, possèdent le même ADN et se diversifient en fonction du rôle qu’elles assurent au sein de l’organisme (neurones, fibres musculaires, cellules hépatiques, etc.). De même, les êtres humains sont des individus semblables qui se spécialisent (faire la cuisine, décorer, réparer, soigner, enseigner) en développant certaines potentialités tout en inhibant d’autres. Mais l’analogie s’arrête là. L’être humain possède une autonomie que n’a pas la cellule intégrée dans un organisme. Le salarié ne fusionne pas totalement dans l’organisation qui l’emploie. Le soir venu, après son travail, il rentre chez lui et rejoint sa propre organisation familiale ou d’autres auxquelles il est affilié. Les membres des organisations ne sont donc que des rouages provisoires de ces dernières. Ils ont aussi des possibilités d’innover, de résister, de contester ou de s’en aller que n’ont pas les cellules d’un organisme ou les abeilles d’une ruche.

L’embryologie des organisations

Une autre façon d’envisager l’analogie entre organisme et organisation consiste à comparer leur développement, de la phase embryonnaire à la maturité. Prenons le cas de la création d’une PME – peu importe qu’il s’agisse de fabriquer des jouets, de publier un magazine ou de former un cabinet d’architectes, la logique est à peu près la même. Une entreprise naît en général autour d’un ou deux membres fondateurs, rarement plus. Aux premiers stades de son existence, les membres de l’entreprise, peu nombreux, sont polyvalents : ils sont tout à la fois producteurs, commerciaux, gestionnaires (c’est d’ailleurs toujours le cas dans l’artisanat et le monde des microentreprises).

Si l’entreprise connaît un certain succès, elle va croître en créant en son sein des organes spécialisés. De nouveaux services apparaissent : fabrication, gestion, marketing, direction ; et si le succès est toujours au rendez-vous, d’autres s’y ajouteront (administration, ressources humaines, communication, recherche-développement, etc.). La croissance aidant, le management s’autonomise, des hiérarchies intermédiaires apparaissent et des circuits d’information internes se mettent en place(4).

Ce processus de croissance ressemble beaucoup à l’ontogenèse des organismes vivants où l’on retrouve les processus de différenciation en organes spécialisés à partir de cellules au départ dites « totipotentes » ou « pluripotentes ».

Rock, rap et écosystème organisé

Prenons un autre cas de figure : la formation d’un groupe de rock ou de rap. Quatre amis jouent ensemble dans le sous-sol d’une maison. Grisés par leur talent, ils décident de former un groupe et de se produire sur scène. Au départ leur spécialisation est musicale : chacun joue d’un instrument. Supposons que le succès soit au rendez-vous et que les petits bars se transforment en grandes salles de concert. Il leur faudra alors organiser des tournées, l’enregistrement d’albums, les promouvoir… et se répartir les bénéfices ! En quelque temps, un groupe informel s’est transformé en organisation. Mais ce dispositif est d’un autre genre que celui des grandes entreprises. Le groupe reste une entité réduite (les musiciens, un manager, quelques techniciens et les régisseurs qui les accompagnent). L’organisation des concerts relève d’entités séparées, associations ou sociétés spécialisées. De même, l’enregistrement des morceaux, la création des affiches, la couverture de l’album sont confiés à des intervenants extérieurs. La chaîne de production musicale (de la conception au spectacle) n’est donc pas l’affaire d’une grande structure, mais d’un « écosystème » de petites sociétés imbriquées entre elles.

Il se trouve que le monde vivant connaît ces formes d’associations entre unités indépendantes.

La violette apparaît comme une petite plante indépendante formée de différents organes (racines, tiges, feuilles, fleurs) spécialisés, mais elle vit en lien avec d’autres organismes dont elle dépend. Ainsi ses racines sont reliées à un réseau de champignons souterrains, les mycorhizes, qui l’aident à trouver et absorber les éléments nutritifs dans le sol. Elle vit aussi de sa dépendance aux insectes pollinisateurs. De telles associations du vivant sont nombreuses(5).

Un nouveau palier dans l’évolution ?

Des organismes vivants aux organisations (animales ou humaines), se pourrait-il qu’il y ait une continuité évolutive ? Autrement dit : l’organisation en société ne pourrait-elle pas être un stade supérieur de l’évolution des organismes ? Cette hypothèse a été formulée par le naturaliste Edward O. Wilson(6). Dans La Conquête sociale de la Terre (2013), E. O. Wilson rappelle que la vie en société n’est pas une invention humaine. Elle est apparue au cours de l’évolution, séparément, dans des embranchements éloignés : chez quelques insectes sociaux (fourmis, abeilles, termites), chez presque tous les oiseaux (90 % vivent en couple le temps de la nichée), chez une partie des mammifères (des loups aux babouins en passant par les éléphants et les humains)(7). Edward O. Wilson a même proposé un classement des types de sociétés animales selon leur degré de cohésion et d’intégration. La forme la plus simple de regroupement est celle du banc de poissons ou du troupeau de gnous : à ce stade, il n’y a pas de coopération entre les individus. Dans une meute de loups, ou les groupes de lions, il existe une division du travail (pour chasser, s’occuper des petits). Dans une fourmilière, l’intégration des individus est poussée à l’extrême, faisant de la société des fourmis une sorte de « super organisme » vivant(8).

Dès lors, ne pourrait-on pas voir l’apparition des organisations animales humaines dans une sorte de continuum de l’évolution du vivant : les atomes s’organisent en molécules, puis en macromolécules organiques, puis en cellules vivantes, qui elles-mêmes se rassemblent en organismes complexes (plantes et animaux), qui eux-mêmes s’organisent en société ? L’histoire des sociétés pourrait même être perçue comme une évolution allant de formes d’organisations simples à des modes d’organisation de plus en plus complexes.

L’approche évolutionniste des sociétés, des « clans aux empires » ou des chasseurs-cueilleurs à la société mondialisée, n’est pas une nouveauté. Elle a même une histoire aussi riche que peu connue et qui mériterait d’être racontée(9). Quant à l’histoire des organisations sur une longue période, c’est un sujet en friche, presque un terrain vierge(10). En effet, l’étude des organisations (administrations, entreprises) porte sur la période moderne et contemporaine. Les entreprises sont considérées comme un phénomène récent, liées à l’essor du capitalisme industriel : au plus, elles n’auraient que deux siècles d’existence. L’histoire des administrations s’inscrit dans le cadre de la formation des États modernes qui n’a que quelques siècles(11) et à l’échelle nationale. Mais qu’en est-il de leur évolution au fil des millénaires ?

Les entreprises, les administrations, les Églises existent depuis la haute Antiquité. Les armées romaines étaient des organisations au sens fort du terme, avec ses milliers d’hommes, sa hiérarchie, ses spécialités (fantassins, cavaliers, génie militaire chargé de la construction des machines de guerre), sa logistique d’approvisionnement, etc. Bien plus tôt dans l’histoire, les temples de Mésopotamie pouvaient aussi se concevoir comme de « grandes organisations » selon la formule de l’assyriologue Léo Oppenheim. Les temples n’étaient pas que des lieux de prière ; ils étaient aussi des centres économiques et financiers, propriétaires de terres, qui employaient des milliers de personnes(12). En Égypte, le temple d’Amon à Louxor était une très grande entreprise avant l’heure avec ses dizaines de milliers d’employés, tandis qu’en Chine la « bureaucratie céleste» des mandarins et fonctionnaires lettrés remonte à plus de trois mille ans, au temps des royaumes combattants.

Il est clair que les grandes organisations au sens où on les entend aujourd’hui (armée, administration, entreprises, Églises) sont une invention des cités-États et des empires de l’Antiquité.

En remontant plus loin dans le passé, à l’époque des « sociétés sans État », des formes d’organisation économique, politique et religieuse sont repérables dans des entités plus simples, mais bien réelles : les potiers, forgerons, éleveurs de bétail étaient ainsi organisés en entreprise familiale très intégrée où chacun avait une place à tenir. Même dans un village du Néolithique, les structures politiques locales existaient, souvent sous les atours d’un chef, voire d’un conseil des anciens qui décidait des terrains à défricher, de l’entretien des chemins, du drainage des eaux, de la construction des palissades et de la défense du village.

Même les sociétés de chasseurs-cueilleurs dites « acéphales », c’est-à-dire sans chef, étaient des sociétés très organisées. Les campements de quelques familles, comme on en trouvait encore au début du siècle chez les aborigènes d’Australie, les Pygmées d’Afrique centrale ou les Amérindiens d’Amazonie, étaient régis par des lois d’organisation très précises : une division du travail entre les hommes (qui chassent le gros gibier, forment les jeunes garçons, s’occupent des cérémonies religieuses) et les femmes (qui collectent des baies, font la cuisine et s’occupent des enfants). Le partage de la nourriture était soumis à des règles précises où la parenté jouait un rôle… À chaque âge ses prérogatives : s’il n’y a pas de chef, cela ne veut pas pour autant dire qu’il n’y a pas de hiérarchie. Les hommes ont l’ascendant sur les femmes, et parmi les hommes, les aînés ont l’ascendant sur les plus jeunes.

Pour une morphogenèse des organisations humaines

En résumé : les organisations humaines ont une vie comparable à celle des organismes vivants. À l’échelle individuelle, elles naissent à partir d’un noyau fondateur. Certaines demeurent des petites organisations peu différenciées ; d’autres grossissent, se ramifient, se hiérarchisent, se subdivisent. Toutes finissent par mourir, car aucune organisation n’est immortelle : il en va ainsi des entreprises, des États, des Églises, des partis, des associations, etc.

À l’échelle de l’histoire, leur dynamique ressemble à celle de l’évolution biologique. Il fut un temps – celui de la préhistoire et des premières sociétés humaines – où n’existaient que de petites structures segmentaires, puis elles se sont déployées en grandes machineries humaines complexes. Ces analogies laissent supposer l’existence de lois d’organisation communes, comme le suggère Georges Chapouthier avec sa théorie de la mosaïque. La mise au jour de ces lois relèverait d’une « morphogenèse des organisations » : un beau chantier d’études qui ne demande qu’à voir le jour. •

(1) Olivier Borraz (dir.), La Société des organisations, Presses de Sciences Po, 2022. Nos sociétés ne sont ni de simples réseaux d’individus interconnectés ni une vaste « mégamachine » intégrée : plutôt un écosystème de myriades d’organisations imbriquées les unes dans les autres.
(2) Henry Mintzberg, Structure et dynamique des organisations, Eyrolles, 1982.
(3) Voir David Eagleman, « Le cerveau, une équipe de rivaux », Sciences Humaines n° 248, 2013.
(4) Toutes les entreprises atteignant une certaine taille se ressemblent du point de vue architectural, quelque que soit leur statut (coopérative, groupes capitalistes, établissement public).
(5) Les formes d’associations du vivant prennent de multiples formes : parasitage, mutualisme, symbiose, etc. Voir Claude Combes, Les Associations du vivant. L’art d’être parasite, Flammarion, 2001.
(6) Fondateur de la sociobiologie et spécialiste des fourmis. Sur Edward O. Wilson, voir « Des fourmis si humaines », L’Humanologue n° 6, 2022.
(7) Voir Jean-François Dortier, « L’origine des sociétés », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, n° 9, 2007.
(8) La thèse du « super organisme » a toutefois été contestée récemment : l’ordre interne n’est pas aussi bien réglé qu’il n’y paraît et parfois les fourmis savent s’émanciper des obligations du groupe. Voir « Des fourmis si humaines », art. cit.
(9) Elle est marquée par un grand débat sur le déterminisme ou la contingence. Le passage des sociétés sans État aux sociétés étatiques puis aux empires est-il une évolution nécessaire ? Quelles sont les autres voies d’évolution possible ? Voir par exemple, Alain Testart, Avant l’histoire. L’évolution des sociétés de Lascaux à Carnac, Gallimard, 2012, ou David Greaber et David Wengrow, Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, Les Liens qui libèrent, 2021.
(10) Une telle histoire n’a jamais, à ma connaissance, été entreprise. Elle mériterait pourtant qu’on s’y penche.
(11) Pour mémoire, la plus ancienne administration française, les Eaux & Forêts, date de 1669.
(12) Voir Dominique Charpin, La Vie méconnue des temples mésopotamiens, Collège de France/Les Belles Lettres, 2017.

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