Les cités du savoir. Des nourritures terrestres aux nourritures spirituelles

De l’Antiquité à l’histoire contemporaine, la carte des grands foyers culturels épouse celle de la puissance et de la richesse. Tout se passe comme si l’esprit avait besoin d’opulence pour s’épanouir.Tout comme les belles plantes fleurissent sur un terreau fertile, les idées se déploient dans un milieu propice : les zones de prospérité économique. La pensée semble donc avoir besoin d’argent, de richesses et de luxe pour s’épanouir. Le constat est choquant mais la longue histoire des idées semble confirmer ce fait.Remontons loin dans le passé. L’écriture et les mathématiques furent inventées en différents endroits, mais toujours au cœur des grands foyers de civilisation : la Mésopotamie, l’Égypte, la Chine ou l’Amérique précolombienne. Pourquoi ? Les premiers États sont nés dans les zones fertiles de grands bassins agricoles. Et ces États ont eu besoin de savoirs nouveaux. Les inventeurs des premières écritures travaillaient pour les rois et les princes : ils gravaient dans le marbre les épopées royales et consignaient les décrets et les lois. L’écriture est fille du pouvoir. Le calcul est né des besoins du commerce ; la géométrie est née pour permettre l’arpentage des terres indispensables à la collecte des impôts. La connaissance des astres était nécessaire à la création des calendriers, eux-mêmes indispensables à l’administration des cités-États.

Prospérité et pensée

Sautons quelques siècles pour arriver en Grèce vers le 6e siècle avant J.-C. Nouvelle coïncidence : la philosophie et la monnaie naissent au même moment, et au même endroit. Ce fut le cas dans les cités-États ioniennes (sur les côtes de l’actuelle Turquie). Ici, le commerce des idées est allé de pair avec le commerce des marchandises. La première monnaie est née d’un accord entre les cités ioniennes, dont Milet et Éphèse, pour créer un moyen de paiement commun. Thalès, notable et marchand fortuné, et ses amis de l’école de Milet, vivaient au cœur de ce milieu créatif, lieu d’échange de marchandises et de mélange des savoirs. Ils inventèrent une nouvelle manière de pensée : les philosophes y voient l’origine de la philosophie ; les physiciens y voient la naissance de la physique.Un peu plus tard, les foyers créateurs de la pensée grecque se déplacèrent vers d’autres lieux : Athènes vers le 5e siècle, moment où eut lieu le « miracle grec », puis vers l’Égypte d’Alexandrie.

Bifurcations

Puis, le cours de l’Histoire a bifurqué. Celui des idées aussi. La science grecque n’a pas survécu à l’effondrement de l’empire hellénistique. Il y a là une loi générale : lorsque les civilisations s’effondrent, les foyers intellectuels sombrent avec elles. Les idées – scientifiques, techniques, artistiques, religieuses – ne peuvent survivre que si elles sont transférées vers une nouvelle terre d’accueil où elles vont éventuellement renaître (toujours en se transformant). Les écrits d’Aristote ou les Éléments d’Euclide sont ainsi parvenus à survivre après une longue migration, alors que l’astronomie maya ou les trésors de la bibliothèque d’Alexandrie ont été détruits à jamais.Sautons encore des siècles. La culture gréco-romaine s’est effondrée avec la chute de l’Empire romain. Le christianisme n’est pas simplement devenu religion d’État : il s’est également imposé sur tout le champ du savoir. Durant les premiers siècles du Moyen Âge, la philosophie est absorbée par la théologie. Au même moment, à des milliers de kilomètres, la civilisation indienne classique connaît son « âge d’or ». La dynastie Gupta (4e et 5e siècles), qui a unifié tout le nord de l’Inde et favorisé les sciences, les Lettres, les arts, vit alors son apogée. Là encore, la concordance est nette entre richesse et pensée. Le savoir prospère dans un milieu propice : dans le confort des palais, où les maharajahs abritent les meilleurs esprits de leur époque. Mêmes causes, même effets.

L’islam va connaître aussi son âge d’or à l’apogée de la dynastie des Omeyyades. Après un siècle de conquêtes, les califes se sont installés dans les palais. Ce ne sont plus des guerriers conquérants mais des bâtisseurs. À Bagdad ou à Cordoue, les califes se sont entourés d’architectes, de savants et de poètes. Dans les bibliothèques sont traduits des textes venus de Mésopotamie, de Grèce, d’Égypte, d’Inde. L’islam vit alors un âge d’or de la pensée – « l’Islam des Lumières » selon Malek Chebel –, époque de cinq siècles où fleurissent tout à la fois les mathématiques, la physique, l’astronomie, la chimie, la médecine, l’architecture et la philosophie de langue arabe.

Puis, après la chute de la dynastie des Omeyyades, le grand foyer culturel s’est éteint. L’Occident a alors repris le flambeau.

Les foyers convergents du capitalisme et de la pensée

La dynamique du capitalisme entre 1500 et 1900 est passée par des centres de gravité successifs : au 16e siècle, ce fut les cités italiennes (Venise, Gènes, Florence, Pise, etc.), puis au 17e, le centre de l’économie se déplace vers l’Europe du nord (Amsterdam, Anvers, Bruges). À la fin du 18e siècle, la première révolution industrielle a pour berceau l’Angleterre, tandis que la seconde est centrée sur l’Europe continentale et les États-Unis. Comment ne pas remarquer que les foyers culturels épousent la même trajectoire ? Vers 1450, la Renaissance débute dans les riches cités italiennes. À Florence, Léonard de Vinci peint des chefs-d’œuvre et imagine des machines révolutionnaires. À l’université de Padoue, Galilée braque sa lunette vers les planètes et invente une nouvelle physique. Jean Pic de la Mirandole fréquente les universités de Florence et de Rome ; Michel-Ange travaille pour la grande famille des Médicis.

Un siècle plus tard, quand le centre de gravité du capitalisme se déplace vers le nord, les idées suivent. En Hollande, on retrouve Descartes (1596-1650) puis Spinoza (1632-1677), et son ami le grand physicien Christian Huygens. Tous les grands maîtres de la peinture hollandaise – Vermeer, Rubens, Rembrandt – illuminent également cette époque.

Au 18e siècle, les pôles d’attraction changent à nouveau : les grandes monarchies (française, anglaise, Habsbourg) se disputent l’hégémonie du continent. Princes et rois rivalisent alors pour créer des académies royales et des universités. Les grands esprits de l’époque – Leibniz, Diderot, d’Alembert, Voltaire – gravitent et circulent entre Paris, Londres et Berlin. La première révolution industrielle a débuté dans le nord de l’Angleterre, en concomitance exacte avec l’avènement des « Lumières écossaises » qui voient David Hume (1711-1776) et Adam Smith (1723-1790) élaborer de nouvelles formes de pensée. A. Smith, inventeur de l’économie et James Watt, l’inventeur de la machine à vapeur fréquentent les mêmes cercles.

On n’en finirait pas de montrer la correspondance entre puissance économique et essor de la pensée. La seconde révolution industrielle dont le foyer fut l’Europe centrale est associée à une effervescence culturelle unique (voir encadré ci-contre « Vienne 1900 »). Puis au 20e siècle, le fleuron de la pensée va se déporter vers les États-Unis, alors première puissance mondiale. De la physique à l’informatique, de l’économie aux sciences cognitives, les grandes universités américaines deviennent les lieux stratégiques de la science mondiale. Le nombre de prix Nobel (280 récompenses en 120 ans, soit plus d’un quart, toutes disciplines confondues, ont été attribuées à des Américains) suffirait comme indicateur de la puissance dans les domaines scientifiques (physique, chimie, médecine, économie).

Si l’on suit cette logique, il faudrait s’attendre à ce que le centre de gravité des idées se déplace bientôt vers l’Asie, sans doute épicentre de la puissance au 21e siècle. •

Vienne 1900

Vienne fut en 1900 un foyer intellectuel d’une exceptionnelle richesse, un « bouillon de culture » pour la pensée, les arts et les sciences. Freud publie ses premiers écrits, fonde son premier cercle à Vienne au début des années 1900. Y naissent également les deux courants philosophiques qui allaient avoir le plus d’impact au 20e siècle : la phénoménologie avec Franz Brentano et son élève Edmund Husserl, qui partira plus tard faire carrière en Allemagne. L’autre courant est le positivisme logique du « Cercle de Vienne » fondé par Moritz Schlick, Rudolph Carnap, Otto Neurath et auquel participe le mathématicien Kurt Gödel. Le groupe se donne comme base de discussion un texte d’un autre jeune philosophe viennois : Ludwig Wittgenstein (1889-1951). L’esprit viennois, c’est encore celui de la musique avec Gustav Malher (1860-1911), Arnold Schoenberg (1874-1951) ou de la peinture avec Gustave Klimt (1861-1918) entre autres, et on y trouve aussi les plus grands physiciens de l’époque (Albert Einstein et Max Planck). Pourquoi Vienne ? A priori, l’empire austro-hongrois semble plutôt figé et sur le déclin. Mais si on élargit le regard, on découvre que Vienne est le centre d’un foyer culturel plus vaste, épousant une industrialisation florissante : celui de l’Europe centrale, alors en pleine ébullition, et qui va de Prague à Berlin, englobant la Suisse et l’Italie du nord. 

Les grands foyers de la pensée

Mésopotamie 3 500 ans av. J.-C.

• Naissance des cités-États (Ur-Uruk, etc.), des centres économiques (création de la monnaie), politique et religieux (architecture monumentale).

➔ Invention de l’écriture, des mathématiques (calcul et géométrie), de l’astronomie et de l’école (pour les scribes).

Grèce Du 7e au 5e siècle av. J.-C.

• Les cités grecques (Milet, Athènes) et leurs colonies (Alexandrie, Italie) dominent la Méditerranée.

➔ Essor de la philosophie, des mathématiques et des sciences. Naissance de l’histoire, de la géographie et de la tragédie. Les penseurs et les artistes travaillent pour les élites dirigeantes.

Islam des Lumières Du 7e au 12e siècle

• Sous la dynastie des Abbassides, l’empire musulman s’étend de l’Iran à L’Espagne. Les grands centres politiques comme Bagdad et Cordoue sont aussi des foyers culturels.

➔ Invention de l’algèbre. Essor de l’astronomie, de l’optique, de la médecine, et de l’alchimie (ancêtre de la chimie). L’art islamiste est florissant : calligraphie, poésie, architecture, miniature persane. Naissance de la philosophie islamiste (Avicenne, Averroès).

Italie de la Renaissance Du 15e au 16e siècle

• Les cités italiennes (Venise, Gênes, Florence) sont le berceau du capitalisme commercial organisé autour de grandes familles (comme les Médicis).

➔ Les cités sont le berceau de la Renaissance culturelle : artistique (Léonard de Vinci, Michel-Ange), scientifique (Galilée), mathématique (Fibonacci, Cardan), architecturale, philosophique (Machiavel) et littéraire (Dante).

Hollande Le siècle d’or (17e siècle)

• Au 17e siècle, Amsterdam, Rotterdam, et Leyde sont l’un des centres de gravité du capitalisme international.

➔ Âge d’or de la peinture (Weermer, Rembrandt), de la science (invention du microscope et du télescope). Lieu de prédilection des philosophes (Descartes, Spinoza).

Paris et Londres Au temps des Lumières

• Au 18e siècle, la France et l’Angleterre sont les deux grandes puissances de l’Europe sur le plan économique, politique et diplomatique.

➔ Paris et Londres sont les deux capitales culturelles de l’Europe. La Royal Society (anglaise) et l’Académie des sciences (française) se disputent la primauté scientifique. Paris est le centre de gravité de l’esprit des Lumières qui se diffuse partout en Europe.

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