Idées de passage

Où il est question de fantômes, de pensées intérieures, de l’Ukraine, de Gaulois et d’Anne d’Autriche…

Nos pensées viennent, volent, virevoltent, se bousculent, puis s’envolent. Il leur arrive aussi de s’attirer ou se combattre, s’agréger ou simplement coexister. Elles se font parfois discrètes et restent en sourdine. Parfois elles s’emballent, se mettent à nous trotter en tête. Elles tambourinent et nous interpellent. Quelles forces cachées se trouvent derrière tout ce chahut ?

Histoire de fantôme

Mercredi 2 février 2022. Ce matin de printemps, je m’apprêtais à clore le dossier « Passeport pour l’éternité » et passer à la suite lorsqu’un fantôme, surgi des arcanes de ma mémoire, est venu me hanter.

Joseph Dortier

Ce fantôme s’appelle Joseph Dortier (1886-1967). Quand nous étions petits, mes frères et sœurs et moi l’appelions « Tonton Joseph », et, à Belley, il était connu comme « le Gaulois ». Il y a quelques semaines déjà, il est réapparu lorsque je rédigeais « Dans la peau d’un paysan ». De la vie de Joseph Dortier, on savait peu de choses. Il avait fait la guerre de 1914, mais n’en parlait pas. Il a été deux fois médaillé (j’ai retrouvé ses décorations en ouvrant des cartons). Ouvrier agricole, il n’a jamais été marié. Quand on l’a connu, il était retraité et vivait dans un logement de deux pièces sans confort. Il était toujours souriant (comme sur la photo), portait son éternelle casquette et venait dîner à la maison le samedi soir. De son père et de sa mère, je ne connais rien, si ce n’est cette photo touchante et leurs prénoms : Françoise et étienne – la ressemblance entre le père et le fils n’est-elle pas troublante ? Je me rends compte combien je suis ignorant de cette famille qui m’a précédé il y a seulement trois générations. Ils nous ont pourtant légué le nom que je porte, des gènes, peut-être un peu de leur personnalité. D’où l’idée de coffret de mémoire qui m’est venue en réalisant l’article final du dossier.

Idées intrusives

Dimanche 20 février, 7 heures. Ce matin, pas de dérive possible. Je dois absolument me mettre au travail si je ne veux pas accumuler un retard irrécupérable. Au programme, le gros article programmatique « Penser la pensée ».

J’ai en tête les lignes directrices. Définir la « pensée » (par rapport à la cognition en général), proposer une typologie (des pensées intérieures aux représentations collectives), poser quelques questions clés : d’où viennent nos pensées ? comment s’organisent-elles ? comment la pensée s’est-elle déployée et ramifiée au fil de l’histoire ? Dans mon esprit, ce texte, bien que programmatique, relie entre eux des fils épars. J’ai traité de ces questions au fil des années dans de nombreux articles, dossiers, livres
1. Mon projet est de ramasser quelques idées clés en une forme synthétique. Mais comment faire tenir cela en quelques pages ? Je perçois bien les risques de l’entreprise : un texte dense qui voudrait trop en dire, illisible donc. Le risque inverse est de vouloir limiter le sujet et l’aborder sous un angle unique. Ce sera sans doute plus digeste mais, encore une fois, l’esprit de synthèse et l’ambition théorique serons sacrifiés sur l’autel de la lisibilité.

Il y a bien longtemps, j’ai fait mienne cette idée que je croyais avoir été formulée par Einstein : « Ce qui ne peut être dit en quinze pages ne mérite pas d’être dit. » Renseignement pris, la phrase ne vient pas d’Einstein. Elle fait partie de ces nombreuses formules apocryphes qui lui sont attribuées. Mais qu’importe, la formule sonne juste et me convient bien.

Reste tout de même à trancher : par quoi commencer ? quel plan adopter ?

Dérives et perturbateurs endocrâniens

Dimanche 27 février. Encore une journée à tourner en rond et me disperser.

Ce matin, j’essaie de me concentrer. Installé à mon bureau, j’ouvre mes anciens dossiers, je relis mes notes, j’ébauche un plan et tente une belle introduction… Mais j’ai du mal. Des pensées intrusives surgissent. Il y a trois jours, l’armée russe est entrée en Ukraine : c’est la guerre. L’Ukraine n’était jusque-là qu’un nom sur une carte : elle est devenue, en quelques jours, un grave sujet de préoccupation. Que veut Poutine ? Jusqu’où la guerre peut-elle s’étendre ? Que vont devenir ces gens sous les bombes ? De nouveau, l’histoire vient nous surprendre. La guerre fait la une de tous les journaux. Le sujet a mis en sommeil (provisoirement ?)

les autres sujets sensibles du moment : le Covid, les prochaines élections présidentielles. Sans parler des Jeux para-olympiques.

Lundi 28. L’agitation mentale provoquée par la guerre russo-ukrainienne s’est entremêlée à mon article en cours, « Penser la pensée ». Du coup, j’essaie d’observer et de réfléchir au cours quotidien de nos pensées. Elles filent, défilent, forment un flot discontinu, instable, biscornu. L’expression « passer du coq à l’âne » exprime bien cet aspect mouvant et désordonné de nos pensées. Ce matin, j’ai essayé de saisir mes pensées au vol et c’est un bric-à-brac apparemment erratique : la guerre, Poutine, l’article en cours d’écriture, prendre un rendez-vous chez le coiffeur, la préparation d’une intervention en Grèce (j’ai reçu une invitation à intervenir au Forum économique de Delphes et je dois envoyer rapidement un petit mémo). En sortant dans le jardin pour me changer les idées, le fantôme de mon père est apparu, furtivement, et s’est évanoui aussitôt.

Si l’on veut comprendre les ressorts cachés de tout ce fatras de pensées, il faut d’abord procéder à un repérage, puis à un classement. Parmi les pensées ordinaires, il y a celles qui se rapportent au travail quotidien. Pour un employé, un cadre, un dirigeant, un artisan, une infirmière, etc., le travail est une source constante et intarissable de questions, de réflexions et de ruminations. Les préoccupations du travail ne s’arrêtent pas à la porte du bureau ou de l’atelier. Elles se poursuivent le soir, le week-end, devant la télévision, en mangeant. Les préoccupations domestiques font le chemin inverse : elles vampirisent le temps de travail.

Le travail quotidien, le ménage, les courses, les enfants, la famille, les factures à régler, voilà un premier et puissant ressort des pensées quotidiennes. Et quand elles s’accumulent, se superposent, survient le syndrome de la « charge mentale ».

L’emprise mentale des passions

Jour suivant. Il est des types d’activités qui absorbent l’esprit et le vampirise entièrement. Parmi elles, cette activité passionnelle. « Quand j’écris un livre, j’y pense 24 heures sur 24 », confiait l’écrivaine Zadie Smith. Les romanciers, mais aussi les mathématiciens, les scientifiques et globalement tous ceux qui vivent des passions, connaissent ces phases de l’existence où ils se retrouvent « coupés du monde » et vivent dans leur bulle. Pierre Curie (l’époux de Marie) est mort écrasé par une calèche. Il était réputé « tête en l’air », perdu dans ses expériences et ses équations, et n’a pas vu le véhicule lui foncer dessus.

Plus généralement, toutes les passions – amoureuses ou autres – sont susceptibles de vous ravir du monde ordinaire pour vous transporter ailleurs. C’est également le cas de tous ceux qui sont sujets à de fortes addictions. Le pouvoir de l’alcool, de la drogue, ou des écrans, est de vous arracher au monde ordinaire et détourner vos pensées.

L’angoisse produit aussi ce genre de pensées intrusives : noires, obsessionnelles, obsédantes.

Mardi 1er mars. Ce matin, au lieu de me lancer dans la rédaction, je passe un temps fou à suivre la guerre en direct (surfant de Franceinfo au Monde, et à CNN, qui couvrent le conflit en continu). J’ai autant envie de me mettre à l’écriture que de me pendre au clocher de l’église. Mais « quand faut y aller, faut y aller », disait le Gaulois. Hier soir, avant de m’endormir, j’ai lu un article sur Anne d’Autriche
2 ; et ce matin, au lieu de me mettre enfin à la rédaction de l’article « Penser la pensée », je rédige un billet sur cette reine.

Diversion et accumulation primitive

Cette petite diversion dans la cour des rois de France me permet d’échapper à mes obligations du moment. Un mécanisme de défense courant quand on veut échapper à ce qui est devenu un pensum.

Mais il est toujours possible de s’auto-illusionner. Ce petit billet sur Anne d’Autriche (tout à fait superflu) me permet tout de même d’alimenter mes « dossiers secrets ». Ce sont mes projets au long cours, construits au fil du temps. Anne d’Autriche devrait trouver sa place aux côtés d’autres « maîtresses femmes » (comme Xianthippe, la femme de Socrate, Njinga, la reine du Ndongo, ou Fernande, la grand-mère de MC). J’ai raconté l’histoire de ces femmes dans un numéro précédent. Et je mijote le projet de rassembler d’autres matériaux sur le sujet pour en faire un jour quelque chose de plus substantiel. Mais quoi ?

Depuis des décennies, j’accumule ainsi les notes sur une foule de sujets : les chevaliers du Moyen Âge, les Aborigènes, la philosophie allemande, les marchés financiers, les jeux d’enfants, le fonctionnement cérébral et cent autres sujets sur la vie des humains. Tout y passe. Ce papillonnage satisfait mon goût immodéré pour le savoir (une addiction comme une autre). Dans de rares moments de lucidité, je me rends compte combien ce butinage est une énorme dépense d’énergie inutile : l’immense majorité de ces notes resteront enfouies dans des carnets ou dans les recoins d’un disque dur avant de disparaître à jamais. Leur rédaction quotidienne entretient l’auto-illusion : celle de réaliser au fil du temps mon « encyclopédie des humains » et dévoiler ainsi une nouvelle façon de concevoir la nature humaine.

31 mars 2022. Ce matin, entre Anne d’Autriche, le Gaulois, le cortex préfrontal, la guerre en Ukraine et quelques autres idées de passage, j’avoue que j’ai perdu le fil de mes pensées… mais j’ai la satisfaction d’avoir bouclé la rédaction de ce numéro. •

[caption id="attachment_7403" align="alignleft" width="261"] Anne d’Autrriche, par Rubens (1625)[/caption]

Anne d’Autriche : ce dont les femmes sont capables

Anne d’Autriche (1601-1666) n’a d’autrichienne que le nom. Née et élevée en Espagne, elle est devenue reine de France (en épousant Louis XIII). Elle fut la mère de Louis XIV. Elle appartenait à la dynastie 3 des Habsbourg, qui régnait sur une grande partie de l’Europe (Espagne, Portugal, Autriche, Pays-Bas, Royaume de Naples).

L’empire des Habsbourg était le grand rival du royaume de France. Ils s’affrontent sur le terrain militaire, ce qui n’empêche pas – diplomatie oblige – de donner une des filles à marier à l’ennemi en signe d’apaisement. C’est ainsi qu’Anne d’Autriche s’est retrouvée mariée à Louis XIII. Ils avaient tous les deux 14 ans.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Louis XIII n’était pas particulièrement attiré par son épouse. Il l’a tenue à l’écart des affaires de sa vie (la soupçonnant de travailler pour ses ennemis, à commencer par son frère cadet Gaston, prétendant à la couronne). Cependant, à l’époque, on n’attendait pas d’une reine qu’elle soit aimée ou aime son mari, mais qu’elle lui donne un enfant – précisément un fils (si possible deux, compte tenu de la mortalité infantile).

Et il a fallu attendre 20 ans de mariage pour que le miracle ait lieu. Ce sera le futur Louis XIV.

Le jeune garçon est couronné à la mort de son père : il n’a que 4 ans. Il faut donc mettre en place une régence. Tout avait été prévu. La règle veut que la reine assure la régence (assistée d’un grand ministre). Louis XIII avait nommé un « comité de surveillance » pour encadrer son épouse.

C’est là que la surprise survient.

Anne d’Autriche n’avait jamais participé aux affaires du royaume mais va déjouer les plans de tout le monde. À la surprise générale, elle nomme Mazarin comme ministre principal (équivalent du Premier ministre) alors qu’il n’était pas dans son camp (il était le poulain de Richelieu mais avait montré ses talents de grand commis de l’État). Comment expliquer cette brusque prise en main du pouvoir de la part d’une femme qui n’y était pas préparée ? Comment expliquer que ce soit une espagnole (assisté d’un italien) qui va faire prévaloir les intérêts de l’État français ?

À mon avis, la réponse est simple. Anne d’Autriche a pris les commandes fermement en main, a fait prévaloir les intérêts de la couronne de France contre les puissants du royaume (ses anciens alliés) ou les Habsbourg (sa famille de naissance) pour une seule raison : défendre les intérêts de son fils, le petit Louis XIV. Et défendre la couronne de France, c’était défendre l’avenir de son fils.

Une mère qui défend ses enfants est capable de tout.

Notes

  1. Dont les ouvrages L’Homme, cet étrange animal : aux origines du langage, de l’art et de la pensée, éd. Sciences Humaines, 2004 ; Le Cerveau et la Pensée, éd. Sciences Humaines, 2012 ; et de nombreux dossiers de Sciences Humaines : « La naissance des idées nouvelles », 2012 ; « Nos vies intérieures », 2017 ; « L’histoire des grandes découvertes », 2017.[]
  2. Dans l’excellent magazine Histoire et civilisations, n° 82, avril 2022. []
  3. À ce titre, Anne d’Autriche était infante d’Espagne et du Portugal, princesse de Bourgogne et archiduchesse d’Autriche.[]

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