
Pourquoi des hommes ordinaires finissent-ils par massacrer des voisins, des femmes, des enfants ? Dans Tuer. Comment expliquer les violences de masse (Gallimard, 2026), l’historien Nicolas Mariot fait le bilan de trente ans de recherches et en tire une leçon d’histoire assez désespérante…
Les atrocités qui se commettent à Gaza depuis trois ans nous forcent à nous interroger sur la condition humaine. Dans Naza, le documentaire israélien sorti récemment, des soldats de Tsahal témoignent : à Gaza, ils auraient ouvert le feu sur des civils, femmes et enfants compris, repérés de loin ou sur des écrans. Les cibles sont anonymes et sans visage, ce qui favorise une exécution de sang-froid. Mais inversement. Le 7 octobre 2023, les commandos du Hamas ont abattu des civils israéliens de face à bout portant. Le fanatisme ou la haine doivent alors être mis en avant pour expliquer le massacre.
Ces deux situations posent les questions sur les auteurs de massacres. Pour participer à une tuerie de masse, faut-il être fanatisé, ou suffit-il d’être un exécutant docile ? Faut-il tenir la victime à distance, la rendre anonyme, la déshumaniser ?
Autrement dit : comment devient-on un bourreau ordinaire ?
De la « banalité du mal » aux « bourreaux volontaires »
On connaît la réponse de Hannah Arendt. En 1961, elle assiste au procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem et découvre, au lieu du monstre attendu, un bureaucrate terne qui affirme n’avoir fait qu’obéir aux ordres. Elle en tire sa célèbre thèse de la « banalité du mal ». Au même moment, les expériences de Stanley Milgram semblent la confirmer : des volontaires ordinaires acceptent d’infliger des décharges électriques (fictives) à un inconnu, simplement parce qu’un homme en blouse blanche le leur demande.
Mais le débat rebondit avec les historiens. Les archives montrent qu’Eichmann n’avait rien d’un fonctionnaire servile : c’était un nazi convaincu, qui revendiquait son rôle dans l’extermination. En 1996, Daniel Goldhagen va plus loin. Dans un livre retentissant, Les bourreaux volontaires de Hitler, il soutient que les tueurs étaient portés par un antisémitisme « éliminationniste » largement partagé dans la société allemande. Autrement dit, la plupart des soldats allemands ayant participé à la Shoah étaient des Eichmann en puissance.
Quatre ans plus tôt, l’historien Christopher Browning avait défendu une tout autre thèse à partir des mêmes archives, celles du 101e bataillon de réserve de la police allemande, qui a fusillé à bout portant un millier de personnes (hommes, femmes, enfants) dans un village polonais (voir encadré). Ces tueurs n’étaient pas des fanatiques, mais des « hommes ordinaires ». Ce qui les fait tirer, selon Christopher Browning, ce n’est pas la haine, mais une dynamique plus banale : un ordre donné, la pression du groupe, la peur de passer pour un lâche, le refus de laisser le « sale boulot » aux camarades.
La question de savoir qui sont les auteurs des tueries de masses a nourri depuis une foule de recherches : sur les massacres de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi sur le génocide des Tutsis au Rwanda, celui du Cambodge, la Bosnie…
Une synthèse en huit questions
Le livre de Nicolas Mariot propose d’abord une synthèse éclairante de ce champ d’étude. Chaque chapitre part d’une question précise et la met à l’épreuve d’études de cas.
Pourquoi en 1914, si peu de conscrits ont-ils refusé de partir à la guerre ? Pourquoi les hommes du 101e bataillon ont-ils tiré ? (présentation de la controverse Browing/Goldhagen ???) Si la haine contre les Tutsis était totale, pourquoi les massacres n’ont-ils pas commencé partout en même temps ? Faut-il vraiment déshumaniser ses victimes pour les tuer ? Comment des hommes peu motivés finissent-ils par participer à des massacres ? Et à quoi la cruauté sert-elle ?
La thèse situationnelle
Nicolas Mariot ne se contente pas de faire le point : de toutes ces recherches, il tranche en faveur d’une thèse. Et ce n’est pas la plus rassurante. Certes, reconnaît-il, la thèse de Daniel Goldhagen a gagné la bataille de la recherche : les travaux sur l’engagement volontaire, l’idéologie des tueurs, la déshumanisation des victimes sont aujourd’hui dominants, mais pour lui, une autre leçon historique se dégage de l’étude comparée des massacres.
Entre les minorités de fanatiques (qui tuent au nom d’une cause) et les réfractaires (qui refusent de la faire au nom des valeurs), il existe une majorité de « gens du milieu », qui ne veulent pas vraiment tuer, mais consentent tout de même à le faire. Pour les comprendre, il faut regarder les contraintes qui pèsent sur eux et surtout les effets d’engrenage : l’institution militaire, les ordres, le regard des camarades, la honte de se dérober.
Son argument le plus troublant porte sur la déshumanisation. Au bord des fosses, les tireurs voient des mères protéger leurs enfants, croisent un regard. Ils savent qu’ils tuent des êtres humains, mais ils tirent quand même. La cruauté ne correspond pas à une haine préalable : elle survient au moment de l’acte, pour créer une distance entre le bourreau et ses victimes.
La leçon générale de ces histoires se révèle plutôt sombre. Car au fond, si les théories s’affrontent sur le poids relatif de la haine, de l’idéologie ou du contexte, elles vont toutes dans le même sens : des gens ordinaires peuvent être embarqués assez facilement dans des actes monstrueux. Ce que confirme malheureusement l’histoire.

Le 101e bataillon : des hommes ordinaires ?
Juillet 1942, en Pologne occupée. Le commandant du 101e bataillon de réserve de la police allemande réunit ses hommes à l’aube : ils doivent exécuter toute la population juive d’un village, hommes, femmes, enfants et vieillards. Ceux qui ne s’en sentent pas capables peuvent sortir du rang. Sur environ 500 hommes, une douzaine seulement le font. Les autres tirent.
Ce ne sont ni des SS ni des militants. Ce sont des réservistes de Hambourg, d’âge mûr, souvent pères de famille, issus des milieux populaires, trop vieux pour le front et peu nazifiés. Entre juin 1942 et octobre 1943, ils seront pourtant responsables de la mort de plus de 80 000 personnes, fusillées ou déportées vers les camps d’extermination.
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