Sur la piste des négriers noirs…

Lundi. Z comme… Zorg

Je suis tombé par hasard sur Le Zorg dans une librairie parisienne. Ce qui m’a attiré ? C’est idiot : c’est le Z du titre. En ce moment, je cherche à alimenter l’entrée Z de l’abécédaire des humains. Les mots en Z ne sont pas courants : Zone de confort ? Zarathoustra ? Zen ? Zorro ? Voilà pourquoi Le Zorg, m’a sauté aux yeux. Le sous-titre, La tragédie à l’origine de l’abolition de l’esclavage, m’a intrigué. La lecture de la quatrième de couverture m’a convaincu. Je suis sorti de la librairie avec le livre en main.

C’est une histoire atroce. À l’automne 1781, un navire, le Zorg, quitte le golfe de Guinée avec, à son bord, une cargaison d’esclaves. Destination : la Jamaïque, où ils doivent être revendus. Mais la traversée ne se déroule pas comme prévu. Par suite d’erreurs de navigation, le bateau dérive. Les jours passent et les réserves d’eau viennent à s’épuiser.

Le capitaine prend alors une décision terrible : il fait jeter plus de 130 esclaves à la mer. Pour l’armateur, ce n’est pas une tragédie humaine, mais une perte financière. Il se tourne vers sa compagnie d’assurance pour obtenir un dédommagement. L’assureur refuse, au motif que passer des esclaves par-dessus bord n’est pas prévu dans le contrat.

C’est cette sordide action en justice qui va déclencher l’indignation en Grande-Bretagne. Deux hommes, Olaudah Equiano, ancien esclave et marin devenu auteur d’une autobiographie célèbre, et l’avocat Granville Sharp, vont mener la campagne publique et tenter en vain de faire poursuivre l’équipage pour meurtre. L’affaire connaît un grand retentissement, et le scandale du Zorg sera un des déclencheurs du mouvement pour l’abolition de l’esclavage.

Mardi

Emporté par la lecture, j’ai délaissé mes autres obligations. Siddharth Kara, l’auteur de Le Zorg, est un écrivain et historien hors pair. Tous les événements prennent vie sous sa plume. D’abord, les protagonistes de l’affaire. L’armateur cupide qui a financé l’expédition et voulu obtenir réparation s’appelle William Gregson. Ancien docker, self-made man, il n’a pas dépensé son salaire dans les tavernes : il a investi toutes ses économies dans la lucrative traite négrière. Au fil du temps, il est devenu un des armateurs les plus riches de Liverpool. Il a choisi son neveu, Richard Hanley, un marin expérimenté, comme capitaine de ses expéditions. Celui-ci est secondé par un lieutenant, James Kelsall (dont les archives ont laissé peu de traces). Le troisième officier à bord est Luke Collingwood, un chirurgien embarqué pour s’occuper des marins malades, mais aussi des Africains. Car si la mortalité moyenne des esclaves lors de la traversée de l’Atlantique est terrifiante (15 % en moyenne), Luke Collingwood obtient de meilleurs résultats. C’est important pour l’armateur, qui vend à l’arrivée les esclaves à meilleur prix s’ils ne sont pas en trop mauvaise santé. 440 esclaves ont été embarqués, entassés et enchaînés dans l’entrepont.

L’équipage a été enrôlé dans les bas-fonds de Liverpool. « Trouver des recrues pour un navire négrier n’est pas une mince affaire: la plupart des marins savent que les voyages de Guinée signifient mourir en grand nombre, être payé une misère et accomplir des besognes rebutantes, comme surveiller, laver et nourrir plusieurs centaines d’Africains enchaînés » (p. 37). «Les équipages des vaisseaux négriers sont la lie de la société, dit un capitaine; l’évadé de prison côtoie le criminel qui cherche à disparaître du pays.»

Le Zorg quitte le port de Liverpool en octobre 1781. Direction : la Guinée. Le commerce dit « triangulaire » relie trois continents. Les navires partent d’Europe pour rejoindre les côtes africaines, où ils acquièrent des esclaves. Puis ils se dirigent vers l’Amérique et les Caraïbes, où les esclaves sont vendus. Ils repartent enfin vers l’Europe, chargés de sucre, de café et de tabac achetés sur place.

D’où viennent les esclaves ?

C’est dans un port de Guinée que s’opère la première transaction. Pour se procurer des esclaves, les Européens proposent des biens convoités par les vendeurs : armes à feu, étoffes, quincaillerie en métal et tonneaux d’eau-de-vie. Mais qui sont les fournisseurs d’esclaves ? Le sujet m’intrigue particulièrement depuis que j’ai découvert ce paradoxe de l’histoire africaine : l’existence de négriers noirs.

Tout est parti d’un constat surprenant. On sait que la traite négrière des Européens a duré environ quatre siècles. Elle a débuté vers 1500 et s’est terminée vers le milieu du 19 siècle. Or, c’est à ce moment-là que les Européens ont commencé à coloniser l’Afrique. Autrement dit, les Européens se sont aventurés à l’intérieur du continent alors que l’esclavage était aboli. D’où cette question : comment les marchands européens ont-ils pu capturer 12 millions d’Africains sans avoir pénétré dans les terres ? Réponse : les marchands d’esclaves ne capturaient pas eux-mêmes les esclaves, ils se fournissaient auprès de marchands africains : des négriers noirs. Qui étaient ces gens ?

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Dans Le Zorg, Siddharth Kara consacre un chapitre à la capture des esclaves. Mais les sources écrites de l’époque étant quasi inexistantes (ce qui confirme, au passage, que les Européens n’ont pas participé directement à ces captures), seuls sont évoqués les peuples africains qui ont fait le travail. Kara cite en premier lieu les Ashanti : « Les Ashanti ont formé une redoutable armée de plus de 80000 soldats en troquant aux Européens des esclaves contre des armes.» Les armes à feu leur ont permis d’assujettir les peuples limitrophes, de capturer hommes, femmes et enfants, et de les vendre comme esclaves. Kara évoque également les marchands haoussas et les Fanti, qui ont servi d’intermédiaires avec les marchands européens.

J’ai besoin d’en savoir plus.

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Sur le royaume ashanti

Les Ashanti, je les ai déjà rencontrés à plusieurs reprises par le passé. Ils sont souvent cités dans la littérature ethnologique comme une société « matrilinéaire », en raison de la place particulière qu’y occupaient les femmes. [note à compléter : *] Les Ashanti sont aussi un modèle typique de « royauté sacrée » : le roi ashanti trône sur un tabouret d’or, symbole sacré. À ce titre, il est le dépositaire d’une volonté divine. On retrouve les Ashanti également dans les livres sur l’art africain, avec leur riche tradition artistique : poupées de fécondité, orfèvrerie, architecture (associée à un art mural). Mais ces approches séparées sont rarement reliées entre elles. Si je m’écoutais…, je me plongerais dans un essai de synthèse pour relier ces éléments. Mais attention JF, gare à la dispersion ! Laissons cela à un hypothétique plus tard (c’est-à-dire jamais…) pour m’intéresser au système prédateur de l’esclavage.

Il ne faut pas longtemps pour trouver une bonne synthèse sur les royaumes ashanti et du Dahomey. Dans Atlas de l’histoire de l’Afrique (François-Xavier Fauvelle et Isabelle Surun [dir.], 2024), j’apprends que :

  • Le royaume ashanti (actuel Ghana) est né vers 1700. Il s’est constitué en fédération guerrière qui élit un roi, à la fois chef de guerre et guide spirituel.
  • Le roi et ses alliés mènent des campagnes militaires d’expansion et soumettent les régions voisines.

Les royaumes ashanti comme le royaume du Dahomey, qui s’est développé à proximité, ont donc clairement été des États prédateurs. Ils ont mené une politique d’expansion et de conquêtes avec un objectif explicite : la capture d’esclaves pour les revendre.

Une fouille documentaire plus approfondie avec l’IA Gemini m’a mis sur la piste d’une historienne ghanéenne, Akosua Adoma Perbi, autrice de A History of Indigenous Slavery in Ghana (2004). Je n’ai pas lu le livre, mais il existe des comptes rendus assez copieux et des interviews qui permettent de reconstituer toute l’histoire. L’esclavage existait bien avant l’arrivée des Européens. Selon l’autrice, il remonte au Néolithique. Il prenait plusieurs formes : le serviteur domestique ; l’esclave qui travaillait dans les champs ou les mines ; le prisonnier de guerre, parfois enrôlé dans l’armée. Ces esclaves étaient obtenus soit lors de guerres, soit par des razzias. Certains étaient réduits en esclavage à la suite d’une condamnation de justice ou d’une dette non payée. D’autres étaient achetés à des marchands d’esclaves (comme les Haoussa, qui se procuraient eux-mêmes la « marchandise » auprès de chefs locaux).

La traite atlantique n’a donc pas inventé l’esclavage : elle a transformé ce que Akosua Adoma Perbi appelle l’« esclavage autochtone » (indigenous slavery) en un système à grande échelle.

Un système infernal s’est ainsi mis en place. Certains peuples soumis par les Ashanti devaient, pour se protéger des prélèvements humains, capturer des gens chez leurs voisins pour les livrer à leur commanditaire. D’autres, pour se défendre des razzias, avaient besoin de fusils, qu’ils acquéraient en échange d’esclaves… C’est ainsi que de proie potentielle, on devenait prédateur…   Siddharth Kara note : «Afin d’obtenir l’armement nécessaire à leur défense, les petites tribus se sont elles aussi lancées dans le commerce d’esclaves avec les Blancs, plongeant la région dans un conflit sans fin, alimenté par la traite.» (p. 85)

Une razzia à Barea (Mosgou), dessin de Rouargue d’après Barth,
Le Tour du Monde, 1860, Wikisource.

Mercredi. Un tabou historique ?

Plus je me documente sur les négriers noirs, plus je me rends compte que parler de « tabou historique », comme je l’ai fait dans un précédent article (voir L’Humanologue, n° 5), n’est pas approprié. Certes, dans son livre sur Les traites négrières (2004), Olivier Grenouilleau écrivait que l’histoire des traites internes constituait « un gigantesque trou noir sur le plan des connaissances ». Mais depuis une vingtaine d’années, les historiens ont solidement documenté le sujet. Si tabou il y a, c’est plutôt dans l’enseignement de l’histoire de l’esclavage et dans le débat public. Il faut dire que le sujet est hautement inflammable : en 2005, en pleine loi Taubira, un entretien d’Olivier Grenouilleau a déclenché une polémique virulente. Du côté des historiens, le tabou de traite interne à l’Afrique n’existe plus vraiment. Même des chefs d’État commencent à en parler, comme le signale Vincent Hugeux, auteur de Les fers et le fouet. Une histoire raisonnée de l’esclavage (Perrin, 2026).

Mea culpa, donc ?  Encore que.. Dans le copieux volume Les Mondes de l’esclavage, dirigé par Paulin Ismard qui se présente comme une tour de monde l’esclavage il n’y a pas d’entrée consacrée au sujet (tout au plus quelques évocations au passage). Si l’esclavage interne n’est donc pas un tabou chez les historiens, disons plutôt une histoire méconnue…

Je comprends que, le sujet de l’esclavage étant hautement sensible, on hésite à l’aborder.

Jeudi 17 septembre. La traite négrière : TA + TO + TI

Olivier Pétré-Grenouilleau est l’un des grands spécialistes français de l’histoire de la traite négrière. Son livre Les Traites négrières est un ouvrage de référence. Dans le titre, il y a un point important à relever : le pluriel. Car la traite des esclaves africains ne se limite pas à la traite dite transatlantique (TA), celle qui a déporté des millions d’Africains vers les plantations d’Amérique et des Caraïbes. Le continent africain a connu aussi deux autres « traites », tout aussi importantes.

La première est celle que Grenouilleau appelle la « traite orientale » (TO). Elle a débuté bien avant la TA, s’est poursuivie plus tard, a été plus importante en volume (17 milions) et n’a pas été moins brutale que la traite transatlantique. Elle correspond à un double courant : l’exportation de millions d’esclaves vers les pays arabo-musulmans, qui a débuté dès le VIIᵉ siècle et s’est poursuivie bien juqu’au début du 20ème siècle, bien après l’abolition de l’esclavage par les Européens. Cette traite suivait deux axes : l’un transsaharien, de l’Afrique de l’Ouest vers le Maghreb, et l’autre plus à l’est, vers l’Égypte et la Libye. Elle empruntait les grandes voies caravanières à travers le Sahara. À noter que des juifs et des chrétiens y ont participé : voilà pourquoi le terme de traite musulmane est inadéquate. De plus la traite orientale a emprunté aussi une autre voie, de l’Afrique de l’Est vers l’île de Zanzibar ou vers les Indes : ici les négriers n’étaient pas forcément musulmans.

Vient enfin la troisième traite interne (TI), celle des négriers noirs. L’esclavage a été pratiquée à l’intérieur des sociétés africaines depuis toujours et sur tout le continent, comme l’explique Catherine Coquery-Vitrovich dans les Routes de l’esclavage ou un article déniché sur le web : Les États africains et la traite européenne, 17e-19e siècles. 1

Au total, par « traites négrières », il faut donc entendre trois grands phénomènes : TA, TO, TI. Ils ont été imbriqués, mais ils ont aussi leur logique propre.

Vendredi. Au Sénégal

Ce matin, je me rends en quelques clics au Sénégal pour savoir comment se passait la traite, plus au nord et auprès des négriers français. Comment se procuraient-ils leurs esclaves ? Rapidement, l’IA m’oriente vers la piste d’un historien, Boubacar Barry qui a étudié le commerce dans le port de Saint-Louis avec les chefs du royaume du Waalo. Son récit donne des informations précises sur une transaction qui a eu lieu en 1724 entre un marchand français et un un dignitaire africain : 50 captifs ont été achetés contre 5 fusils, de la poudre, du plomb, du fer, des tissus, de l’eau-de-vie, des perles et de l’argent. Pour obtenir des esclaves, les chefs se lançaient dans des razzias chez les peuples voisins.

Un même schéma commence à se dessiner. Les chefs locaux (rois, chefs de guerre, commerçants) nouent des liens avec les Européens. Ils convoitent des marchandises comme les armes à feu, les tissus, le fer et l’eau-de-vie. En échange, ils fournissent de l’ivoire et des esclaves. Les échanges qui ont lieu au Sénégal ne sont finalement pas différents de ceux qui se déroulent sur la « côte de l’Or ».

Cela me rappelle ce que j’ai lu sur les transactions qui ont eu lieu plus au sud, dans le royaume du Kongo, au temps de la fameuse et sulfureuse reine Njinga.

La Reine Njinga par François Le Villain, lithographe, 1830 (Wikisource)

Samedi 19 septembre. L’étonnante et sulfureuse reine Njinga

J’ai découvert l’existence de la reine Njinga en 2018, quand est paru le livre de Linda M. Heywood, Histoire d’une reine guerrière (1582-1663).  À l’époque avait débuté la profusion de livres sur ces « femmes d’exception » (reines, guerrières, exploratrices, pirates, révolutionnaires, savantes…) qui ont jalonné l’histoire de l’humanité. J’ai ressorti ce matin le livre de ma bibliothèque et retrouvé mes notes de lecture.

Celle qui fut reine des royaumes Ndongo et Matamba (actuel Angola) au XVIIᵉ siècle est un personnage déroutant. D’un côté, elle apparaît comme l’une de ces « femmes puissantes » et émancipées que l’on érige aujourd’hui en héroïnes. Il y a de quoi être épaté. Elle fut reine et cheffe de guerre dans un monde masculin. Elle était très intelligente, dotée d’une personnalité hors du commun : elle s’est imposée comme une interlocutrice redoutable pour les autorités portugaises. Elle possédait, dit-on, un harem de 50 à 60 hommes habillé en femmes !

Mais il y a la face sombre. Elle fut aussi à la tête d’un État esclavagiste, qui a capturé et livré des dizaines de milliers d’esclaves aux marchands.

Une anecdote révélatrice. En 1622, celle qui n’était encore que princesse fut envoyée par son frère, le roi Mbandi, négocier avec le gouverneur portugais de l’Angola. Comme on ne lui offrait pas de siège (il n’était pas dans le protocole de faire asseoir une « négresse »), la fière Njinga refusa de rester debout ! Elle fit mettre à quatre pattes l’une de ses servantes et s’assit sur son dos durant toute la négociation (qui dura plusieurs heures). Au moment de quitter les lieux, Njinga repartit avec sa délégation, laissant son esclave sur place. Il n’était pas question pour elle de s’asseoir deux fois sur le même siège ! L’anecdote est révélatrice de la fierté de la princesse, typique d’un ethos aristocratique. Elle l’est aussi de la façon dont on traitait les domestiques.

Le Kongo, un État esclavagiste

L’histoire du royaume du Kongo est bien connue depuis l’arrivée des navigateurs portugais, en 1482. En découvrant le pays, le navigateur Diogo Cão « fut très étonné d’y découvrir un royaume dont l’organisation lui rappelait la sienne »2. Le royaume ressemblait à un État centralisé, avec à sa tête un roi élu, une cour royale, une armée, une administration qui prélevait des tributs sur les provinces. « Les chefs locaux, même s’ils disposaient de leur propre force militaire, n’étaient jamais certains de conserver leur poste », car le roi « concentrait suffisamment de pouvoir entre ses mains, dans la capitale, pour remplacer les chefs provinciaux et confisquer les biens à son gré ». 3Autrement dit, le royaume n’avait rien d’une constellation de tribus primitives.

Des relations diplomatiques et commerciales se sont donc mises en place entre le royaume du Portugal et celui du Kongo. En 1491, le roi Nzinga a Nkuwu se convertit au catholicisme avec les dirigeants du royaume et prit le nom de João Ier. Son fils, Afonso Ier (« Alphonso »), poursuivit cette alliance. Pour honorer ses contrats avec les Portugais et obtenir d’eux de précieuses marchandises (dont des armes à feu et des objets d’apparat), Alphonso et les rois successifs se sont engagés dans des guerres de conquête visant à capturer des esclaves. La demande étant forte, le nombre d’esclaves n’a cessé d’augmenter.

En résumé, si l’esclavage a pris une nouvelle dimension avec l’arrivée des Portugais, il existait bien avant eux. Linda Heywood décrit une société divisée en trois groupes sociaux, au mode de vie très différent : « Au sommet de la société, il y avait le roi et les membres des différents lignages royaux, appelés fidalgos (nobles) par les Portugais. Ils vivaient dans la capitale. (…) Le groupe suivant était formé des villageois libres, appelés gente (toujours par les Portugais). En dessous des villageois libres, on trouvait les esclaves, le plus souvent des prisonniers de guerre achetés par les membres de la classe dirigeante, mais aussi par des villageois ordinaires. »

Pourquoi raconter tout cela ?

Je sais, en écrivant cette histoire, qu’un lecteur (ou ma mauvaise conscience ?) est en droit de s’interroger : qu’est-ce que tu cherches à démontrer ? Que les Africains ne furent pas que des victimes innocentes de l’esclavage ? Qu’ils sont en partie responsables de ce qui leur est arrivé ? Que les Africains ne furent ni meilleurs ni pires que les Européens ?

Si l’idée m’a sans doute effleuré l’esprit, mon but premier n’est pas là. Il est vain de se demander « comment des Africains ont pu capturer et vendre les leurs a des marchands  européens ou arabes. Car le terme « Africains » est inapproprié pour cette époque : il n’a pas plus de sens que de considérer les Anglais, Français, les Espagnols) comme des Européens qui auraient entre eux un sorte de solidarité spontanée. L’Europe comme l’Afrique était divisée à l’époque entre peuples et Etats rivaux et en groupes différenciés (nobles, paysans…). Le roi Ashantis convertis au catholicisme se sentait plus d’affinité avec l’aristocratie portugaise qu’avec les multiples peuples et ethnies proches ou éloignées.

Pour ceux qui en douteraient encore : non seulement l’Afrique a une histoire, mais cette histoire n’est pas si différente de celle de l’Europe. Au Moyen Âge, l’Afrique n’était déjà plus une constellation de tribus primitives. Il y avait des royaumes, des États, des empires, des villes, des routes commerciales, des conquêtes coloniales, des castes dirigeantes, des hommes libres et des esclaves. Cette histoire ressemble à celle des autres continents. Ce qui m’intrigue c’est justement cette convergence et récurrence des formes sociales par-delà des cultures et histoires si éloignée.

  1. Il existe une version (modifiée) de cet article sur le site « manifeste », avec une belle iconographie) ↩︎
  2. « Les royaumes Congo et Luba », in Fauvelle (dir). L’Afrique ancienne, de l’Acacus au Zanzibar, (2018) ↩︎
  3. Linda M. Herywood, op. cit. ↩︎

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