Journal de bord mai 2026. L’énigme des hobbits

Jeudi 30 avril

Ce matin, départ (virtuel) pour l’île de Florès, en Indonésie. C’est ici qu’en 2003 des archéologues ont effectué une découverte qui a fait le tour du monde.

Dans la grotte de Liang Bua, riche en outils de pierre et en ossements d’animaux de toute sorte, une équipe de chercheurs tombe sur un squelette presque complet, un rêve d’archéologue ! Mais quelque chose surprend immédiatement : la très petite taille de l’individu. À peine un mètre (pas plus grand qu’un enfant de 4 ans). Mais il s’agit bien d’un adulte. Son crâne n’est pas plus gros que celui d’un chimpanzé et pourtant, à proximité se trouvent des outils en pierre élaborés, dignes d’un Homo erectus. Étonnant ! L’espèce nouvelle, Homo floresiensis pour les chercheurs, est surnommée le « hobbit » dans la presse internationale.

La découverte suscite alors un débat. Comment un cerveau aussi petit peut-il produire une technologie aussi développée ? Certains évoquent une anomalie pathologique – un Homo sapiens microcéphale. Pourtant, au vu des analyses ultérieures – proportions du corps, morphologie des poignets, des pieds –, tout concorde : il s’agit d’une espèce humaine distincte et archaïque, un cousin éloigné arrivé sur l’île on ne sait quand ni comment. Il vivait encore à Florès il y a quelque 50 000 ans.

Seize ans plus tard, en 2019, l’énigme rebondit. À quelques milliers de kilomètres de là, sur l’île de Luzon – la plus grande île des Philippines –, une autre équipe de chercheurs, dont le Français Florent Détroit, met au jour, dans la grotte de Callao, quelques dents, des phalanges, des fragments d’os. Tout indique qu’il s’agit d’un autre humain de petite taille, appartenant à une espèce cousine. Le fossile est baptisé Homo luzonensis (Florent Détroit et al., Nature, avril 2019). Un nouveau type humain vient s’ajouter à la liste déjà longue des anciens Homo. Entre-temps, il y avait eu Denisova, Homo naledi… Ce qui signifie qu’au moment où Sapiens est apparu, quatre ou cinq autres types d’humains coexistaient encore sur Terre.

Deux îles. Deux espèces humaines nouvelles. Reste à savoir comment ils sont arrivés là.

Car ces îles n’ont jamais été accessibles à pied. Entre l’Asie continentale et ces îles, une frontière invisible les sépare : la ligne de Wallace, une fosse océanique jamais asséchée, même lors des grandes périodes glaciaires où le niveau des mers était au plus bas. Autrement dit, aucune espèce de mammifère n’a pu la franchir à pied. La séparation entre l’Asie du Sud-Est et les îles situées plus à l’est (dont l’Australie) date de 180 millions d’années. L’ancien supercontinent Gondwana s’est fragmenté et aucun pont terrestre n’a réuni ces deux mondes depuis lors.

Ce qui veut dire que l’évolution animale a suivi des chemins indépendants de part et d’autre. À l’ouest, les grands mammifères placentaires – tigres, éléphants, singes asiatiques. À l’est, les marsupiaux. Un véritable laboratoire à ciel ouvert, une bénédiction pour qui s’intéresse à l’évolution.

Revenons à nos petits hommes. Des outils de pierre découverts à Luzon attestent une présence humaine dans l’île il y a au moins 700 000 ans, soit bien avant Sapiens. Comment ces humains archaïques ont-ils réussi à franchir la ligne de Wallace à une époque aussi lointaine ?

Plusieurs hypothèses circulent chez les spécialistes. Se pourrait-il que des individus aient été emportés par accident – lors d’un tsunami, par exemple – en s’agrippant à des radeaux de végétaux naturels ? Mais pour constituer une communauté viable, il faudrait qu’un groupe entier – hommes et femmes – se retrouve emporté ensemble. Possible, mais peu probable.

Faut-il donc admettre qu’ils seraient arrivés là en s’embarquant sur des radeaux, même rudimentaires ? Même une traversée courte, d’île en île, sur quelques kilomètres, implique des capacités techniques et un degré de coopération bien plus importants qu’on le pensait jusqu’alors.

Ce serait un argument de plus en faveur de ma thèse : Homo erectus possédait des capacités mentales évoluées – celles qui lui ont permis de maîtriser le feu, de fabriquer des haches, de construire des abris en bois… et peut-être, aussi, des radeaux.

Dimanche 3 mai

Alors qu’Américains et Iraniens se disputent le détroit d’Ormuz, que MC s’active en cuisine pour préparer le repas de toute la tribu, que mon fils est parti s’entraîner pour le marathon, je me suis réfugié dans le jardin, il fait très beau ce matin, pour renouer le contact avec nos lointains ancêtres.

Si les petits hommes sont parvenus sur ces îles en utilisant des embarcations – même de fortune –, cela implique un degré de développement cognitif supérieur à ce qu’on attribue généralement à Homo erectus. Cela implique aussi un projet collectif. S’implanter sur une île lointaine n’est pas une aventure solitaire. Une telle organisation suppose un langage, même sommaire, pour fixer un but, donner des consignes, partager le travail.

Ça me rappelle que voici une vingtaine d’années, quand est paru le gros ouvrage collectif sur Aux origines des langues et du langage dirigé par Jean-Marie Hombert (2005), j’étais allé le rencontrer à Lyon pour un entretien publié dans Sciences Humaines. À l’époque, il travaillait avec son collègue Christophe Coupé sur la façon dont les Aborigènes avaient atteint l’Australie il y a quelque 60 000 ans. Leur argument : naviguer implique de communiquer, donc de posséder un langage.

Si la démonstration se montre convaincante, pourquoi ne pas l’appliquer aux humains de Florès ? Sauf qu’on parle d’une présence humaine remontant à plus d’un million d’années !

Sauf que j’ai des doutes. Les hommes de Florès et de Luçon ne furent pas les seuls à avoir franchi la ligne de Wallace. Il y avait aussi des Stegodons – des éléphants fossiles – sur l’île de Florès. Ils n’y sont certainement pas arrivés en s’embarquant sur une grande arche de Noé ! Une recherche rapide sur le Web m’apprend que les éléphants sont de bons nageurs. Ils peuvent nager sur plusieurs kilomètres, ce qui expliquerait qu’ils soient parmi les rares grands mammifères à avoir atteint ces îles. Admettons. C’est l’hypothèse avancée par certains chercheurs. Mais il y avait aussi un rhinocéros à Luzon dont les restes ont été retrouvés associés aux traces humaines les plus anciennes de l’île. Les rhinocéros aussi nagent. Apparemment, tout se tient.

Je ressens malgré tout quelques scrupules à tirer des conclusions générales, même si elles servent ma thèse (Homo erectus était plus doué qu’on le pense). Je sais trop bien comment on peut construire un récit cohérent en cousant ensemble des faits (plus ou moins assurés) et des arguments (plausibles). Nombre de grands récits sur l’évolution humaine sont bâtis ainsi. On appelle ça de la science. Parfois c’est vrai, parfois ce n’est qu’une belle histoire convaincante.

La théorie est séduisante : des humains archaïques, capables de naviguer, organisés, dotés d’un protolangage. Mais séduisant n’est pas synonyme de vrai. Et pour l’instant, on n’a pas de radeau fossile.

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