Comment apprendre à apprendre ?

Par goût autant que par nécessité professionnelle, je suis un éternel étudiant. Apprendre, encore et toujours. Le métier d’humanologue peut se comparer à celui d’un décathlonien de la pensée : il faut assimiler une quantité de savoirs dans des domaines très variés : de la génétique aux neuroscience (pour comprendre comment fonctionne notre biologie) à l’histoire de la condition humaine – et donc celle des civilisations (Rome, l’Égypte, les Incas, etc. – pour en voir ce qui ce qui change et est constant dans notre condition d’être humain. Et bien d’autres choses encore !
Mais impossible de se faire à la fois biologiste, préhistorien, anthropologue, psychologue, etc. impossible de se contenter d’un survol de chaque domaine ? Pour faire face à ce dilemme, il faut faire preuve l’obstination. Travailler, travailler et encore travailler.  Mais cela ne suffit pas. Le piège de l’apprenti novice consiste à se plonger sans méthode dans les manuels, les encyclopédies, articles, crayon en main, avec l’illusion de pouvoir bientôt tout maîtriser.
Pour bien penser il faut savoir bien se dépenser : utiliser son temps et son énergie (forcément limités) sans se perdre et se disperser. Pour cela, il faut respecter quelques règles simples, que j’appelle « les quatre piliers du savoir ».

 

Les pièges de l’apprentissage

Première illusion : avancer pas à pas du début à la fin

Logique en apparence, mais fausse en pratique. Prenons l’exemple de l’histoire romaine : la logique voudrait qu’on commence par les origines de Rome pour finir par la chute de l’Empire. Un manuel ou un bon livre de vulgarisation semblent convenir, et il en existe d’excellents 1. Pourtant, cette démarche a toutes les chances d’échouer. Pourquoi ? Parce qu’après quelques dizaines de pages sur Rémus et Romulus, l’enlèvement des Sabines, les rois étrusques ou les oies du Capitole, le lecteur novice se perd déjà dans le dédale des événements, des dates et des noms. À peine arrivé au début de la République, les informations s’embrouillent et la plupart sont déjà oubliées. Et le plus difficile reste à venir : cinq siècles de République, Carthage, Spartacus, Sylla, les Gracques, les institutions et autant d’Empire !

Deuxième illusion : le survol panoramique

Plutôt que l’ordre chronologique, ne vaudrait-il pas mieux un survol global ? C’est la deuxième tentation : des frises simplifiées, présentes dans toutes les encyclopédies, offrent une vue d’ensemble. L’histoire romaine se découpe alors en trois grandes périodes : deux siècles de monarchie, cinq siècles de République et autant d’Empire. Chaque période est elle-même subdivisée. Le résultat ? De jolies fiches facilement mémorisables… mais vite oubliées. Car le cerveau humain retient mal les abstractions trop désincarnées.

Troisième illusion : l’immersion

Pour échapper aux schémas trop abstraits, on peut se plonger dans une parcelle bien délimitée, mais étudiée en profondeur. La vie de César, par exemple, permet de s’immerger dans le monde romain : conquêtes, organisation militaire, intrigues politiques, société. Cette approche vivante a ses atouts, mais aussi ses limites : elle éclaire une époque sans donner une vue d’ensemble. La vie de César ne dit rien du passé de Rome ni de la chute de l’Empire.

Ces trois méthodes – chronologique, panoramique ou immersive – s’avèrent finalement chronophages et peu efficaces pour se forger un savoir solide.

Comment apprendre avec profit ?

Penser est un art de se dépenser : il s’agit d’utiliser son temps et son énergie limités sans se disperser. Pour cela, il faut respecter quelques règles, que j’appelle les quatre piliers du savoir.

1. Se fixer des objectifs

Avant de se lancer tête baissée, il faut définir un objectif précis. « Jouer du piano » ou « apprendre l’italien » sont trop vagues. En revanche, « jouer un ou deux airs de jazz dans trois mois » est un objectif clair. Pour l’histoire de Rome, je ne vise pas à rivaliser avec les spécialistes, mais à réfléchir à la dynamique des empires. Comment une petite bourgade italienne est-elle devenue un immense empire ? Je mets donc provisoirement de côté la société, la religion ou la vie quotidienne pour me concentrer sur ce thème. Je me donne une semaine, à raison d’une heure par jour, pour obtenir une première vision d’ensemble.

2. Organiser sa mémoire

Le cerveau fonctionne par schémas : il ordonne la réalité en structures simplifiées. D’où l’intérêt des fiches de synthèse (frises, cartes mentales), mais cela ne suffit pas. Pour qu’un savoir s’ancre, il faut l’associer à des images ou à des récits marquants. Ainsi, la question « Pourquoi l’Empire romain ? » (soif de pouvoir, idéologie impériale, appât du gain ?) invite à revisiter les étapes de la conquête. Les cartes disponibles dans les encyclopédies montrent bien l’expansion de Rome : de l’Italie à la Méditerranée, puis à l’Empire. Mais pour donner chair à l’histoire, il faut relier ces étapes à des épisodes marquants : l’enlèvement des Sabines, les oies du Capitole, les Fourches Caudines, puis la guerre contre Carthage, etc. Peu à peu, la frise abstraite prend vie.

3. Être à la fois maître et élève

L’illusion de savoir guette l’étudiant qui croit avoir compris une leçon parce qu’il vient de la lire. En réalité, il confond familiarité et compréhension durable. On ne sait vraiment que ce qu’on peut expliquer. Un bon moyen de vérifier ses acquis est donc de se faire son propre professeur : expliquer à autrui, ou à soi-même, ce qu’on vient d’apprendre. Si, livre fermé, vous êtes capable de rappeler les trois périodes de Rome ou les principales parties de la cellule, alors vous pouvez avancer.

4. Apprendre par étapes

La psychologie a peu de lois générales, mais une d’elles est bien établie : l’apprentissage distribué (réparti dans le temps) est beaucoup plus efficace que l’apprentissage massé (tout en une seule séance). Comme l’estomac, le cerveau digère mal les excès : il a besoin de pauses et surtout de sommeil pour consolider les acquis. Échelonner ses révisions oblige en outre à réactiver régulièrement les connaissances précédentes, clé d’un apprentissage durable.

Notes

  1. Par exemple Isaac Asimov, La République romaine, 1966, trad. fr, Les Belles Lettres, 2023 ; Mary Beard, SPQR. Histoire de l’ancienne Rome, Perrin 2016, et Imperator : une histoire des empereurs romains, Seuil, 2024.[]

Laisser un commentaire

Copy link