Kafka. Le monde oppressant de la bureaucratie

Joseph K. le personnage central du Procès, de Franz Kafka, publié en 1925, est prisonnier d’un monstre bureaucratique. Accusé d’une faute dont il ne connaît pas la nature, K.  est pris dans le filet d’une machine infernale. Arrété par des policiers sans visage, il se retrouve inculpé pour des motifs inconnu, circule dans les dédales de bureaux, est entre les mains de fonctionnaires qui ne font qu’excécuter les ordres de juges invisibles. L’institution judiciaire apparâit dans le roman comme une organisation sans âme dont personne ne connaît les finalités. A la fin, Joseph K. sera excécuté, sans même savoir pourquoi…

Au début du XXème siècle, à l’époque ou  Kafka écrit Le  Procès, (puis sur le même  thème Le Chateau,) la bureaucratie semble en train d’étendre sa toile grise sur la société tout entière…

Selon l’étymologie, la bureaucratie, c’est le « pouvoir des bureaux ». Selon l’image d’Epinal, c’est le monde de la paperasserie, des règles administratives, des organisations impersonnelles, des démarches longues  et ennuyeuses. Un monde froid et anonyme.

Le concept de bureaucratie a pris corps au début du XXème siècle, à l’époque où, se forgent en Europe les grandes administrations d’Etat, (le monde des fonctionnaires), mais aussi les systèmes de gestion des grandes entreprises privée, et les bureaucratie des grands partis  politiques de masse.

Pour le sociologue allemand Max Weber, la bureaucratie, est l’alliance du pouvoir et de la raison. Alors que le « pouvoir traditionnel » se légitime  par le poids du passé, le « pouvoir charismatique », se constitue autour d’une personnalité exceptionnelle, la bureaucratie exerce son pouvoir « légal-rationnel ». Le fonctionnaire est nommé selon ses seuls compétences, agit en fonction de règles de droit  impersonnelles. Pour le sociologue, la bureaucratie, c’est le taylorisme appliqué aux affaires publiques : division poussée du travail, séparation entre décision et exécution, centralisation des tâches, etc. Un même mouvement de  rationalisation des activités semblent toucher à la fois le  monde de l’entreprise privée et de l’administration publique.

A partir des années 1940, le règne des grandes organisations publiques et privées  semblent se renforcer en Occident, alors qu’à l’Est, avec l’avènement du communisme, la bureaucratie semble avoir envahie toute la société.  Certains auteurs voit dans la convergence Est-Ouest une même dynamique. A l’Ouest, les managers; à l’Est les bureaucrates.  Ensemble il forment un Une nouvelle classe sociale – celles de technocrates – semble avoir pris partout  les commandes de la société. Envahissante, tentaculaire, elle surveille contrôle, dirige, manipule des masses anonymes.

Le sociologue américain – ex. trotskiste – James Burnham,   écrit  en 1941, l’ère des organisateurs, (The managerial revolution, 1941). J. Schumpeter perçoit aussi la montée irrésistible du pouvoir bureaucratique, dans Capitalisme, socialisme et Démocratie (194 ).  Avec son roman de science fiction, 1984, Georges Orwell projette dans un l’avenir proche (le roman est publié en 1949), l’envahissement totale de la société par un Etat bureaucratique et totalitaire. Notons qu’avec le recul, 1984 est désormais derrière nous et  la prédiction d’Orwell ne s’est pas (encore?) réalisée.

A partir des années 1960, le sociologues Michel Crozier, l’un des pères de la sociologie des organisations va mettre l’accent sur les dysfonctionnement du système bureaucratique. Dans Le Phénomène bureaucratique (1963), il analyse par exemple les les freins à l’action qui résultent des oppositions entre employés de différentes services; De son côté, Jean Claude Thoenig, (Sociologie de l’administration) insistera sur l’autonomie relative des fonctionnaires : loin d’être de simple exécutants serviles et interchangeables il savent faire preuve d’initiative pour faire fonctionner les rouage de la machine ou interpréter ou détourner à les consignes. Chaque employé dispose d’une marge de manoeuvre dans l’application des décision. Les fonctionnaires sont des acteurs à part entière et non de simples agents passifs, exécutant d’une règle impersonnelle.

A partir des années 1980, les administrations commencent a se réformer en vue de se moderniser et introduire de la souplesse et ouverture aux préoccupations du public.

La bureaucratie néo‑libérale : moins d’État, plus de contrôle.

L’essor du néo‑libéralisme, à la fin du 20ème siècle a fait la promesse de réduire la taille de l’État, et des bureaucraties privées, simplifier les procédures pour laisser plus de place à la souplesse et l’initiative. Mais le management libéral a engendre paradoxalement une nouvelle forme de bureaucratie, plus diffuse mais aussi pesante. L’État ne produit plus directement des services, il les délègue au privé, mais multiplie les contrats, audits, indicateurs de performance et agences de régulation. Cette « gouvernance par les chiffres » transforme les administrations en machines à évaluer, contrôler et rendre compte, au nom de l’efficacité et de la compétitivité. Hôpitaux, écoles, collectivités se retrouvent noyés dans des tableaux de bord et des normes inspirées du management d’entreprise. Paradoxe : en voulant alléger l’État, le néo‑libéralisme a créé une bureaucratie managériale.

 

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