Au pays des lutins

Quand quatre enfants débarquent pour quelques jours de vacances, ce serait une faute professionnelle pour l’humanologue de ne pas observer ces petits mammifères humains en train de jouer et se raconter des histoires.

Ils crient, ils sautent, ils rient, ils se bousculent. À peine réunis, les voilà qui se lancent dans une course-poursuite, de la cuisine au salon, en bousculant les chaises au passage. « Les enfants, il y a trop de bruit ! Allez donc jouer dehors ! » Je croirais entendre ma mère… mais c’est bien moi qui parle!

Le débarquement a eu lieu. Ils sont quatre lutins : de quatre à sept ans. Les cousins et cousines se retrouvent réunis dans la maison d’Auxerre, chez « Nana et Grandpa ». Autant l’avouer : Nana, c’est MC, la femme de ma vie, et Grandpa, c’est moi. Le temps est venu de mon coming out de grand-père. Et oui, pour la génération des boomers (anciens baby-boomers devenus papy-boomers) les mots « Papi » ou « Mamie » sont désormais bannis. Jeunesse éternelle oblige, il faut se voiler derrière des étiquettes plus acceptables. MC s’est baptisée « Nana » et moi « Grandpa ». Dans mon esprit, ça sonne comme « Super Papa » : le père du père (comme l’empereur est le roi des rois). J’aimerais qu’ils me situent quelque part entre Zeus et le héros du Vieil homme et la mer.

Pour le grand-père que je suis, ce n’est pas tant la fonction qui gêne. L’arrivée des petits enfants fait l’effet d’une cure de jouvence et réenchante la vie. Mais cela rappelle aussi une dure réalité : je suis devenu un vieux. Pardon : un « senior ».

La tribu
Dans les jours qui viennent, un joyeux bordel va régner dans la maison. Le calme sanctuaire requis pour mon travail va s’en trouver bouleversé. Toutefois, quand on a la chance d’avoir des petits mammifères humains à sa disposition, ce serait une faute professionnelle d’humanologue de ne pas en profiter. Je vais étudier de plus près la horde sauvage qui s’apprête à débarquer.

Présentation du cheptel.

MC et moi avons eu deux enfants : Romain et Marie, qui ont eu à leur tour un garçon et une fille chacun (le choix du roi sur deux générations). Dans chaque lignée, les enfants sont nés presque en même temps (comme les portées de mammifères). Le quarteron de lutins est donc composé de deux « grands » – Lucien et Alice – (bientôt huit ans) et deux « petits » – Zacharie et Lise (quatre ans chacun). Cette petite tribu de frères-sœurs, cousins-cousines se retrouve chez nous pour les vacances depuis qu’ils sont bébés. Ensemble, ils vont jouer, manger, dormir, rire, pleurer, se baigner, regarder la télé, se disputer, se réconcilier… et recommencer.

L’enquête
Observer les enfants et s’en occuper, en même temps, est mission impossible. Pris dans le tourbillon du petit-déjeuner – sortir les bols, céréales, chocolat en poudre, serviettes, nettoyer le lait renversé, vérifier qu’ils ont un gilet, un livre sous les fesses pour être à la hauteur de la table, etc. –, on ne pense plus à les observer. Quand vient un moment de répit – ils jouent sagement dans le jardin, quelle aubaine ! –, on s’isole… en attendant la prochaine déferlante. Quand je me mêle à leurs jeux – bagarre, piscine, construction de cabane, chasse au trésor –, j’oublie aussi mon travail d’observateur. Me voilà immergé. Une partie d’échecs avec Lucien ? Il devient mon rival, ma réputation m’impose de gagner. Quand on joue aux Lego, me voilà absorbé par la fabrication d’un palais. Quand je les poursuis dans les escaliers en grognant : l’humanologue s’est métamorphosé en monstre ; et quand je leur raconte l’histoire de Mister Bilboquet (un épisode par jour), me voilà griot.

Il va tout de même me falloir adopter la posture de « l’observation participante », comme disent les anthropologues. Mon enquête va se focaliser sur leurs jeux et les formes d’imagination qu’ils impliquent. L’imagination est mon sujet de prédilection. Elle est beaucoup moins explorée par les psychologues de l’enfance que le langage, l’intelligence, les relations mère-enfants, les troubles du développement, etc. J’expliquerai plus loin pourquoi l’imagination enfantine reste le parent pauvre des études en psychologie.

Jeux d’enfants
Ça commence au réveil… Il est sept heures du matin. Je suis installé dans un fauteuil du grand salon en train de lire ; j’entends des pas dans l’escalier. C’est Zacharie qui descend le premier. Il s’arrête en bas des marches, un doudou dans une main, se gratte la tête de l’autre, me sourit et regarde autour de lui. Son regard s’attarde sur l’épée en carton que je leur ai fabriquée la veille (à leur demande bien sûr, j’aurais préféré qu’ils me demandent de fabriquer une fusée). Zacharie prend l’épée, la soulève et, sourcils froncés, prononce la formule magique : « POUVOIR DE LA TERRE ! ».

L’essentiel d’une journée d’enfant en vacances est consacré aux jeux : Lego, dînette, toboggan, dessins animés, lectures, balançoire, dessins, pâte à modeler, jeux de rôle, puzzle, etc. Pour tenter de mettre de l’ordre dans cette profusion ludique, les chercheurs ont établi des catégories. Le psychologue Anthony Pellegrini distingue ainsi quatre types de jeux(1) :

• Les jeux « locomoteurs » (courir, grimper, s’attraper) ;

• Les jeux sociaux, qui mettent en œuvre des règles, tels les jeux de société ;

• Les jeux de « faire semblant » où l’on endosse un rôle (le héros, le pompier, le docteur) ;

• Les jeux de construction (cubes, maquettes, etc.) et d’exploration (la chasse aux papillons).

Ces catégories ne sont pas étanches, mais se recoupent. Ainsi le jeu « Attrape-moi » est à la fois un jeu social (avec ses règles) et un jeu locomoteur (où l’on doit faire preuve de vitesse et adresse). Je note que cette typologie ne tient pas compte de certains « jeux interdits » : le stade du « caca boudin » qui faisait tant rire Lise et Zacharie n’entre pas dans son découpage(2).

La frontière entre jeux et apprentissage n’est pas très claire. Ne faut-il pas considérer que les enfants jouent en faisant des gâteaux avec Nana ? Chez les adultes aussi les limites du jeu ne sont pas toujours claires. Quand je coiffe Lise ou Alice, MC me taquine : « Je vois bien que tu joues à la poupée ! » Quand je les dispute, en fronçant les sourcils, je joue à l’adulte. Quand j’écris, je joue à l’écrivain.

Dis-moi à quoi tu joues, je te dirai qui tu es
Petits, ils avaient des tapis d’éveil, remplis de hochets, girafe orange, boîtes d’éveil avec des lumières clignotantes et airs de musique. À six mois, on jouait avec eux à « Coucou, le voilà ! »: on se cache le visage avec les mains (« Il est où ? ») puis on ouvre les mains (« Il est là ! »), le petit éclate de rire. Plus tard, ils se tiennent sur leurs jambes et grimpent partout. Chaque parcours est une aventure, une épreuve, un exploit. L’acquisition de la marche est-elle un apprentissage ou un jeu ? À neuf mois, Alice ne savait pas encore marcher, mais grimpait partout. Après avoir escaladé une chaise, elle tapait dans les mains pour s’applaudir. Dans le bain, l’enfant joue à remplir un verre en plastique, le vider, puis recommencer.

Les jeux et l’imaginaire changent selon l’âge et selon le sexe. Comme les parents modernes, nous cherchons à ne pas trop « genrer » les jeux et nous sommes posés cette délicate question. Déjà, au temps de Romain et Marie on a voulu éviter d’acheter des pistolets et des Musclor à Romain et des Barbie et autres trousses de maquillage pour Marie. Mais les parents apprennent vite qu’en matière de jeux, ce n’est pas tout à fait eux qui décident.

J’essaie d’observer objectivement, parmi mon échantillon de lutins, qui fait quoi. Il y a d’abord les jeux qui n’ont pas de genres : le trampoline, les animaux, les Lego, grimper à l’arbre ou la balançoire. Chez les petits, certains dessins animés font l’unanimité apparente…

La bagarre ? Lise et Lucien sont bagarreurs et aiment la confrontation physique. Ce qui est beaucoup moins le cas d’Alice et de Zacharie. Le jeu des « pouvoirs » semble assez bien distribué selon les sexes.

Zacharie se comporte nettement en petit gars : il vit dans le monde des super héros. À son âge, son papa se voyait déjà en « Musclor ».

Quant à Lise, 4 ans, elle a adopté avec volupté la culture « princesse », dans l’incompréhension générale. Très tôt, elle a voulu choisir ses vêtements avec soin, et le rose fut élu comme couleur préférée. Pour son quatrième anniversaire, elle insiste pour avoir… une trousse de maquillage, évidemment !

« Ensemble, unissons nos forces ! »
L’autre grand loisir des enfants, ce sont les livres et les dessins animés. Ils y puisent l’essentiel de leurs modèles et héros intérieurs, et y apprennent une foule de choses : sur les planètes, les animaux sauvages, le travail des adultes, etc. À la maison, il y a des piles de livres à leur disposition. Ils aiment les relire, mais ce qui attire surtout leur attention, c’est le grand écran au centre du salon. Dès le réveil, le premier levé vient mendier, réclamer, négocier « je peux regarder un petit dessin animé ? ». Au départ, comme tous les parents responsables, on commence par refuser (« Pas maintenant »), limiter (« Une demi-heure, pas plus ! ») et tenter de contrôler (« Non pas les mangas, non ce n’est pas de ton âge ! »). Mais très vite, ce sont eux qui prennent les commandes (et la télécommande). Sur notre bouquet numérique, il y a une bonne quinzaine de chaînes dédiées aux enfants. C’est ainsi que j’ai découvert Peppa pig, La Pat’ Patrouille, Pyjamax, Spirit, Bob l’éponge, La Reine des neiges, Naruto, et retrouvé les plus connus Mickey, Spiderman et Oui-Oui.

Les « dessins animés » ont ce pouvoir extraordinaire de transformer un enfant bruyant, instable, exigeant, en véritable statue de sel. Il est impressionnant de voir le petit animal agité se « figer », littéralement, devant l’écran. Le parent responsable, et guidé par de grands principes, se retrouve partagé entre culpabilité et soulagement. Culpabilité parce qu’il ne veut pas voir sa progéniture endoctrinée par Disney et les mangas, mais soulagé d’avoir un moment de tranquillité pour vaquer à ses occupations d’adulte. Au fil du temps, le poids respectif de la culpabilité et le soulagement s’inverse, en matière d’économie psychique. En effet, il suffit de s’installer sur le canapé avec eux pour découvrir que les dessins animés ne sont pas si nunuches et malsains qu’on l’avait pensé.

Un extrait saisi au hasard. Je regarde une scène de Bob l’éponge, un des rares programmes à faire l’unanimité chez les 4 et 8 ans. Bob va consulter un médecin. Une secrétaire médicale le reçoit : « Le docteur qui pratique l’hypnothérapie va vous recevoir, Mr Bob l’éponge. » S’ensuit une séance d’hypnose agrémentée de quelques gags, et je suis impressionné par le vocabulaire – le docteur : « Nous allons voir ce qui provoque chez vous des désagréments ! » Qu’est-ce que mes petits comprennent ? Pourtant ils écoutent attentivement : ce sont eux les éponges. Quand j’entends Zacharie traverser la salle en disant « Vite, le temps presse », je sais d’où ça vient.

Je découvrirai au fil des jours et des mangas que les ninjas ne sont pas que des guerriers qui s’affrontent en rugissant « Tchi, plak, groum » (voir « La fabrique des héros » page 46) et que Peppa Pig possède un vocabulaire très sophistiqué. Les dessins animés pourraient même être d’indispensables auxiliaires éducatifs, si j’en juge par leur contenu : richesse du vocabulaire, informations géographiques, scientifiques, discours moral, valeurs collectives, féminisme et écologie affichées.

Les philosophes qui se penchent désormais sur les films et séries télé pour enfant ne s’y sont pas trompés : « Ce n’est pas parce que c’est divertissant que c’est inconsistant(3). »

Dans la cage aux fauves
Dans le jardin, il y a un trampoline entouré d’un grand filet de protection. Les voilà tous les quatre rassemblés comme dans une cage : nos lutins viennent de se transformer en félins. Je filme. Alice est une lionne, Zacharie un lionceau, Lucien une panthère des neiges et Lise un léopard. Ce jeu, introduit par Alice l’an passé, est revenu en force cette année.

À quatre pattes, ils tournent en rond et grognent en donnant des coups de patte. Le jeu s’arrête un instant. « On dirait que tu es un léopard blanc ». « Non, on dirait que tu es un nouveau félin et que tu es blessé. » C’est Alice qui distribue les rôles.

Nouveaux coups de patte, grognements, et tout à coup, c’est la charge ! Lucien vient de s’élancer et se jette sur Alice. Les petits lionceaux regardent… Fausse alerte, chacun reprend sa ronde… Ça dure un quart d’heure. J’arrête de filmer. Je regrette de ne pouvoir capter une séquence où l’on verrait enfin se dérouler une petite aventure, une dramaturgie, mais toujours la même scène se répète : on tourne en rond, on grogne, on fait mine de s’attraper, on s’allonge… Jamais de cage ouverte et de lionceau qui s’enfuit, de recherche dans la savane, de chasseurs qui viendraient les débusquer…

Alors les enfants, vous me le faites ce petit film ?

Quelques jours plus tard, le jeu des félins va un peu se modifier. Alice s’est muée en gardienne de zoo. Son problème : mettre à l’écart Zacharie, un léopard « très agressif » (« Je vais être obligé de t’isoler », dixit Alice). Ce qui ne plaît pas à Zacharie qui se met à pleurer (pour de vrai).

L’après-midi, dans la voiture qui mène au lac, nouvelle scène. Alice donne un coup de fil à un correspondant imaginaire : « Allo, je suis la gardienne du zoo, on a un problème avec une panthère des neiges. Ici, il n’y a plus de place et je cherche un endroit pour l’accueillir. Oui, c’est possible ? Très bien, on vous l’amène ».

Lucien fait mine d’être le léopard malheureux et, entre deux rugissements, secoue la tête et fait mine de se plaindre : « Veux pas partir ! »

« T’inquiète pas, Neige. Tu vas être très bien. Je te promets que je viendrais te voir. Tu comprends ? »

Plus je les observe, plus un fait semble se confirmer. Les jeux d’enfants ne sont pas faits de récits structurés autour d’une histoire avec une intrigue, et des séquences qui se suivent. Les jeux de rôle se résument à de courtes scènes mimées : « Je » suis un cheval, un cavalier, un félin, un super héros, un Ninja et j’attaque (un méchant), je fuis, je tue, je vole, je tends le bras à un ami qui va tomber du ravin, etc. Les mêmes scènes reviennent inlassablement – sans histoire, sans scénario, sans début, ni fin –, se succèdent et se répètent de manière archétypale, interrompues parfois pour fixer de nouvelles règles ou reconfigurer les rôles (« On dirait que tu étais le méchant. » « Non, on dirait que je suis ami et on dirait qu’ils nous poursuivent ! » ; « bon d’accord… »).

J’en viens à me demander si ce constat de faible créativité narrative ne contredit pas ma théorie de « l’animal imaginatif » qui veut que l’être humain soit par nature en train de voyager dans des mondes virtuels, qui lui servent à élaborer des plans d’action, monter des projets et « se faire des films », plus ou moins réalistes.

Ce constat, s’il est confirmé, remettrait certainement en cause une « version forte » de l’imagination : celle d’une puissance créative qui fait de tout enfant un scénariste en herbe.

Mais on peut également défendre une version plus « faible » de l’imagination, moins fantasmagorique, plus ordinaire, mais aussi plus facile à comprendre, ce qui, après tout, peut en faciliter l’étude.

Les passions fortes de l’enfance
Pour Alice, s’occuper d’animaux est déjà une « vieille » passion. Vers l’âge de deux ans (à l’âge où Jean Piaget situe l’apparition de la « fonction symbolique », soit la production d’images mentales), elle a commencé à vivre avec ses chevaux miniatures. Elle passait des heures entières, toute seule, à faire avancer ses chevaux sur le bord du canapé, à les ranger dans un enclos, à leur parler, à les faire courir, à les nourrir. Spirit(4) est devenu son dessin animé favori. Tantôt elle était la cavalière, tantôt le cheval lui-même (elle imite parfaitement le hennissement, elle sait trotter et galoper à merveille).

Son petit frère Zacharie, avec lequel elle joue beaucoup, a été transformé par ses soins en animal de compagnie. Quand il n’est pas un héros de Pat’ Patrouille en mission, il se mue en petit chien docile – « le petit chien mimi » –, qui vient se blottir contre sa sœur ou trotter à quatre pattes à ses côtés.

Alice cavalière, Alice gardienne de zoo, Alice maîtresse aussi : ce matin, elle a pris notre relais auprès des petits et leur organise des « activités ». Ces rôles récurrents comportent à la fois un versant maternel et un versant de dirigeant de troupe. À bientôt huit ans, sa passion animalière s’est diversifiée : les chiens, les chats, les félins l’intéressent beaucoup. Des quatre enfants, c’est elle qui les liens les plus étroits avec notre chat Odilon. Elle se documente sur le sujet et en connaît un rayon sur tous les types de félins. Son futur métier ? Vétérinaire bien sûr ! De son côté, Lucien, gros lecteur de manga, se voit déjà comme « mangaka » (c’est-à-dire auteur de manga). Quand j’interroge les petits sur ce qu’ils feront plus tard, les idées sont plus vagues. Zacharie va « travailler avec sa sœur » ; quant à Lise elle m’a répondu « maquilleuse » (non, pitié !). Mais le jour d’après, elle avait changé d’idée : « Comme toi, je vais écrire des livres» (ouf !).

11 heures : on a faim !
« On a faim ! » Il n’est que 11 h 30. Pas tout à fait l’heure de manger. N’écoutant que notre lâcheté, on admet qu’un petit dessin animé permettrait de les faire patienter. Cinq minutes plus tard, il y en a trois sur le canapé, les yeux rivés sur l’écran où s’animent Spidey et les amis extraordinaires. Sur le toit d’un immeuble, au bord du vide, il y a « trois petits Spiderman ».

Je demande : « C’est qui, ses personnages ? » Lise répond curieusement.

« Moi, je suis la blanche. »

Et Zacharie enchaîne : « Moi, je suis le rouge. »

Plutôt que de me dire le nom des personnages, ils me disent à qui ils s’identifient. Manifestement, ils se sont déjà réparti les rôles. Un jour, j’ai entendu Alice demander à son frère, alors qu’ils regardaient un film : « Et toi, tu es qui ? »

Réponse de Zacharie : « Je suis l’ours. »

Je reste un peu devant Spidey où trois personnages évoluent dans le joli décor urbain d’une ville américaine – grandes avenues, voitures colorées – et je suis encore une fois frappé par la richesse du vocabulaire : « Vous êtes prêts à procéder à l’arrestation de Rino ? », dixit Spidey. Ils sautent d’immeuble en immeuble, accrochés à un fil (comme tout homme-araignée qui se respecte), et peuvent activer aussi des pouvoirs supplémentaires : « pouvoir d’invisibilité », « pouvoir d’élasticité». Ces « pouvoirs » (qu’on retrouve dans les mangas), Zacharie et Lise les possèdent manifestement : il suffit de les voir traverser le salon, un bras levé, en s’écriant « Pouvoir de la lumière ! » En matière de puissance, une psychologie universelle semble s’appliquer : le « pouvoir » d’un enfant est inversement proportionnel à sa taille. Plus il est petit, plus il se sent invincible. À quatre ans, tu es indestructible ; à sept, tu commences à prendre conscience de tes limites.

J’aurais aimé conclure…

Ce matin, je me suis levé tôt et je profite du calme – tout le monde dort encore – pour mettre de l’ordre dans mes notes. Voilà deux semaines que je les observe attentivement, carnet et téléphone en main.

Premier constat : il y a tant de choses à voir qu’il est impossible de tout consigner. Les jeux changent tout le temps, et sont sans cesse interrompus par des embrouilles et des disputes, suivies de réconciliation. Il y a les courses, les bonds sur le canapé, les pleurs, les chutes, les « spectacles » organisés par les grands, les taquineries, les rires et les « caca-boudin », les revendications. Il faudrait parler des personnalités différentes. Lucien le lecteur, Zacharie qui raconte ses rêves au petit-déjeuner, Lise, déguisée en mini miss et se contemple dans le miroir. Des tendances émergent tout de même : attraper ou fuir, se cacher, se défendre d’ennemis, sauver des gens en détresse, construire et détruire, s’affronter, cuisiner un repas imaginaire, s’associer pour former un « club ».

Je me suis promis de m’attarder sur une autre facette de leur imagination, que les psychologues nomment le « voyage mental dans le temps » : autrement dit les souvenirs et anticipations. En ce moment, ils parlent souvent de l’avenir. Lise se projette souvent, s’inquiète du futur. Quand elle sera grande, elle aura sa maison, « à côté de celle de maman ». Hier, au petit-déjeuner, Lise a parlé de la mort. Sans stress : pour elle, il est clair qu’on devient « grand, puis vieux, puis on meurt tous ».

« Oui, on va tous mourir ! », dit-elle avec un large sourire.

Je risque un « Et après, qu’est-ce qui va se passer ?

Et bien après, on revit ! »

Alice était plus cash. Pour son anniversaire, elle avait devisé sur le temps qui lui restait à vivre. À huit ans, elle a la vie devant elle, mais « il ne vous reste plus beaucoup de temps ». Elle se reprend : « Enfin, je veux dire moins, parce que vous êtes “un peu vieux”. » Se rendant compte de son indélicatesse, elle nous a rassurés à sa façon : « Mais quand vous serez morts, on sera pas loin, il y a un cimetière près de chez nous. » Il faut bien sûr prendre cela pour un message d’affection !

Autre constat évident : en matière de jeux, les parents ne décident pas grand-chose. Nous proposons, les enfants disposent. Un élément capital me paraît important aussi à souligner : il concerne le véritable « élan vital » qui anime les enfants. Je m’apprête à aller chercher dans la bibliothèque le livre de Daniel Stern, Les Formes de la vitalité (5) un des rares psychologues de l’enfance à en avoir abordé l’étude.

Mais trop tard ! Il n’est que 6 h 30, et j’entends déjà trotter à l’étage : en voilà deux qui rappliquent. Il est temps d’arrêter de jouer à l’humanologue pour endosser mon rôle – tout aussi ludique – de Grandpa. •

(1) The Role of Play in Human Development, Oxford University Press, 2009.
(2) Ni d’autres jeux interdits dissimulés aux regards des adultes, sauf qu’on les surprend parfois… (« Qu’est-ce que les petits font sans leur culotte ? » « Euh, on jouait au docteur des fesses ! »).
(3) Un podcast à écouter sur France inter : « Petite philo des films Disney ».
(4) L’histoire d’un cheval sauvage capturé par des soldats.
(5) Les Formes de vitalité. Psychologie, arts, psychothérapie et développement de l’enfant, Odile Jacob, 2010.

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