Dactylographie. La dactylo, le clavier et les lois de l’évolution

L’histoire du clavier d’ordinateur et de la position des touches illustre un phénomène historique plus général. Les choix de départ nous engagent dans des trajectoires difficiles à modifier par la suite, même si les choix initiaux n’ont plus de raison d’être. Cette loi d’inertie s’applique à toute une série de faits : des règles de grammaires aux régimes de retraites.

D ‘où vient la disposition des touches sur un clavier d’ordinateur ? Le clavier « qwerty » (azerty sur le clavier français) a été inventé dès 1860 par l’Américain Christopher L. Sholes, l’un des premiers fabricants de machines à écrire. La disposition des lettres sur le clavier n’avait rien d’ergonomique. Elle répondait à une contrainte technique. La machine à écrire était construite comme un piano où chaque touche commande un marteau qui vient frapper les cordes. C.L. Sholes a placé les lettres de façon à éviter que les tiges métalliques ne se coincent entre elles. Plusieurs dispositions étaient possibles pour résoudre le problème, le clavier « qwerty » n’étant pas forcément le plus simple ni le plus fonctionnel : mais il s’est imposé tout de même. Et voici pourquoi.

Le clavier de C.L. Sholes fut adopté par la firme Remington. Le fabricant avait compris que pour s’imposer sur le marché, il ne suffisait pas de fabriquer des machines. Il fallait aussi former des dactylos sur son clavier. Dans les années 1880, les premières écoles de dactylographie (financées par Remington) adoptèrent donc le format qwerty.

Quelques années plus tard, la norme s’était imposée. Les constructeurs concurrents devaient reprendre le clavier qwerty s’ils voulaient vendre leurs machines. Des claviers plus ergonomiques existaient, mais il était déjà trop tard. Le passage des machines à écrire mécaniques aux machines électriques puis aux ordinateurs n’y changera rien. Au 21e siècle, le standard azerty est toujours là. Et pour longtemps encore.

Les sentiers de dépendance

Des économistes parlent de « sentier de dépendance » pour évoquer ce phénomène où une cause initiale contingente (un problème de tiges métalliques qui s’entremêlent) engage l’évolution de tout un secteur dans une direction donnée sans qu’il soit ensuite possible de revenir en arrière.

Il existe de nombreux exemples de sentiers de dépendance : les règles de grammaire du français ne doivent rien à l’utilité mais à des normes d’écriture qui se sont imposées à l’école et qu’il faut accepter d’apprendre sans véritable raison.

Ce phénomène d’engrenage a été généralisé en 1994 par Paul Pierson, un professeur de sciences politiques américain. Selon lui, une grande partie de l’action publique est soumise à des phénomènes d’inertie dus à un effet d’engrenage. Des institutions européennes à l’organisation de l’école, en passant par les règles du code de la route, une fois une institution mise en place, elle tend à se maintenir par le simple fait qu’elle est devenue une norme collective, créant toute une série de dispositifs institutionnels, de corps de métiers et autres contraintes qui rendent très difficile le retour en arrière. •

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