Il existe presque autant de théories de la motivation que de psychologues ayant abordé le sujet ! Pas moins de cent théories ont vu le jour depuis un siècle. Il y est question d’instincts, de pulsions, de besoins, de buts, et d’aspirations.
Sonder les têtes et les cœurs pour comprendre les motivations des humains : voilà l’un des Graal de la psychologie. Depuis plus d’un siècle, des générations de psychologues s’attachent à examiner les besoins, les pulsions, les désirs et les aspirations de leurs semblables dans l’espoir de dévoiler les plus puissantes forces cachées qui nous animent. Après avoir effectué d’innombrables études sur le sujet – faim, sexualité, amour d’autrui ou estime de soi ; après avoir observé les enfants jouer, les adultes au travail, les spectateurs devant leur écran ; après avoir recueilli des confidences sur le divan et conduit des questionnaires sur les consommations des ménages ; après avoir accumulé des milliers d’articles et des tonnes de livres sur le sujet, il paraît raisonnable de se tourner vers un bon ouvrage de synthèse pour faire le bilan du travail accompli.
Et c’est à cette étape que l’on commence à déchanter. Car en matière de psychologie des motivations, un bilan vraiment objectif tient en un mot : cacophonie. Ouvrons par exemple l’épais volume de Psychologie de la motivation et des émotions, une référence sur le sujet(1). L’auteur, le Canadien Johnmarshall Reeve, a recensé des dizaines de théories où il est question d’instincts, de besoins primaires, d’aspirations et de buts qui se superposent : on y parle aussi « d’approche organiciste de la motivation », « d’agents renforçateurs » et « d’homéostasie ». Toutefois, à l’issue des 600 pages, et des détours par des questions de sexe, de pouvoir, de performance, de goût pour les études et autres passions plus ou moins dévorantes, sans compter de multiples recherches très convaincantes mais non concordantes, l’auteur peine à proposer un bilan. Le livre se conclut par une touchante histoire de parents qui encouragent leur fille à poursuivre ses études, non en usant de remontrances ou d’éloges, mais « grâce à un dialogue constructif du type “fais-le pour toi” ». Chapitre après chapitre, on aura appris beaucoup de choses : sur les deux topiques de Freud, la théorie de la réactance, le sentiment d’auto-efficacité de Bandura, les composantes cognitives des émotions, etc., mais sans trop savoir au final ce qu’il faut retenir d’essentiel.
Le livre de Fabien Fenouillet, Les Théories de la motivation (2012), autre bon manuel de synthèse, en recense au moins 101 différentes ! Autant dire qu’il y a presque autant de théories de la motivation que de spécialistes du sujet.
Comment s’y retrouver dans un tel dédale ? Une réaction primaire serait de tout renvoyer dos à dos et de poser le problème sur de nouvelles bases. Mais ce serait se priver de tout le travail accompli et se condamner à refaire tout le chemin parcouru. Chercher à construire une métathéorie qui synthétise toutes les autres ? Chercher à trier le bon grain de l’ivraie ? Pourquoi pas… mais ce serait un travail monumental.
Il existe peut-être une autre façon de procéder, plus modeste mais à notre portée : tenter de regrouper ce vaste corpus autour de quelques paradigmes de référence. Ils serviront de fil d’Ariane pour se repérer dans le capharnaüm des idées. À voir ensuite s’il est possible de dégager quelques constantes et leçons d’ensemble.
Commençons donc par suivre quelques fils directeurs qui ont marqué l’histoire de la psychologie de la motivation.
Les instincts fondamentaux
Le premier manuel de psychologie, Principes de psychologie, a été publié en 1890 par le philosophe et psychologue américain William James. Le mot « motivation » n’y figure même pas. Pour rendre compte des ressorts de nos conduites, W. James évoque une multitude d’instincts fondamentaux. Par « instinct », l’auteur entend à la fois des besoins organiques comme manger, boire, éviter la douleur. W. James évoque aussi des programmes de développement. Ainsi « l’instinct de la marche » pousse le bébé à se redresser, à ramper à quatre pattes, à se mettre debout puis un jour à s’élancer. Les tout-petits sont également mus par un « instinct d’imitation », c’est-à-dire un penchant inné à copier les faits et gestes de leur entourage. Instinct et apprentissage vont de pair. L’un impulse l’autre. À l’adolescence, se manifeste un instinct contraire à l’imitation : l’« instinct d’émulation ». Il pousse l’adolescent à se démarquer de ses congénères et à entrer en rivalité avec eux. Cet instinct « d’affirmation de soi » (comme celui d’appropriation) conduirait l’individu à toujours se confronter aux autres, s’il n’était freiné par un instinct inverse mais tout aussi vital : la peur.
La liste des instincts établie par W. James est très longue : elle inclut « la curiosité », « l’instinct grégaire », « l’instinct de pudeur », et « l’instinct d’amour » (qui se décline en sexualité et instinct maternel). W. James précise aussi que ces instincts peuvent être émoussés ou, au contraire, stimulés par l’expérience. Ils peuvent être contrôlés en partie par l’action de la volonté. Leur force varie aussi selon l’âge, le sexe ou la personnalité.
Expliquer les comportements par les instincts fut, au début du 20e siècle, une idée très courante(2), à une époque où les idées de Darwin s’étaient largement propagées dans les milieux scientifiques. Mais bientôt, le concept d’« instinct » va perdre son crédit et disparaître des explications en sciences humaines(3). Pendant trois quarts de siècle, la notion d’instinct n’est plus au programme des études en psychologie… avant de connaître un renouveau inattendu à partir de la fin des années 1990.
Les pulsions inconscientes
Au moment où William James développait sa théorie des instincts, de l’autre côté de l’Atlantique un autre auteur commençait à faire parler de lui : un certain Sigmund Freud.
Pour le père de la psychanalyse, deux forces fondamentales animent les humains : la pulsion sexuelle (la libido) et la pulsion de mort (l’agressivité). Le sexe et la mort, Éros et Thanatos, voilà ce qui fait tourner le monde. Ces pulsions, nous dit Freud, n’ont qu’un seul but : s’assouvir en respectant un impérieux principe de plaisir. Mais comment faire vivre ensemble une société faite d’individus assoiffés de sexe et de sang ? Il faut donc que ces pulsions vitales soient en partie refoulées par des forces contraires. Telle est le rôle des interdits – les tabous. Ils prennent la forme de lois et de normes sociales, mais ils sont aussi implantés dans le psychisme. Le « surmoi » est une instance psychique qui représente les parents, les interdits, la loi. Le « moi » est une instance d’arbitrage qui tente de trouver un équilibre entre les pulsions, issues des tréfonds de l’inconscient, et les interdits qui empêchent leur débordement. Dans les arcanes du psychisme humain se livre donc un conflit permanent entre le « ça », cette « marmite bouillante » des pulsions, et les blocages opérés par le « surmoi », notre gendarme intérieur.
Dans la vie quotidienne, explique Freud, les pulsions refoulées s’expriment parfois de manière détournée à travers les rêves, les « actes manqués » ou encore les lapsus (une psychanalyse bien menée peut en comprendre le sens caché). Les pulsions peuvent aussi être canalisées vers des activités inoffensives : le complexe d’Œdipe peut s’accomplir dans « l’amour du chef » (en politique) ou la « dévotion à un dieu » (en religion). L’agressivité peut s’exprimer dans le sport. La libido peut s’investir dans l’art, le savoir, le travail. Mais parfois le conflit entre la pulsion et l’interdit est trop fort : il conduit alors à des névroses – l’hystérie, la dépression, les phobies, etc.
Pour Freud, toutes les passions humaines s’expliquent au fond comme un exutoire pulsionnel qui prend sa source dans deux pulsions vitales : le sexe et l’agressivité. La théorie psychanalytique va susciter un grand engouement au cours du 20e siècle tout en connaissant de multiples développements, réaménagements et contestations(4).
Alfred Adler, un des premiers disciples de Freud, sera aussi un de ses premiers dissidents, contestant la primauté que Freud accorde au sexe dans les mobiles humains. Dans Le Sens de la vie, (1933) il soutient que la motivation centrale des humains est de surmonter un complexe d’infériorité, né dans l’enfance : la prise de conscience de notre faiblesse et notre dépendance au monde des adultes. Toute sa vie, l’individu cherche à compenser ce complexe d’infériorité infantile. Ce n’est pas un hasard : Alfred Adler était petit.
Des besoins primaires aux besoins secondaires
Alors que la psychanalyse se propage rapidement en Europe, une autre psychologie connaît au début du 20e siècle un essor fulgurant : le behaviorisme (ou « comportementalisme »). L’idée, propagée par quelques grands noms de la psychologie – qui furent en leur temps des gourous mais guère lus aujourd’hui (Watson, Hull, Skinner) – repose sur une idée simple : chez l’être humain, tout est affaire d’apprentissage. Le langage ? Il est appris. L’intelligence ? Elle est acquise. La personnalité ? Elle est inculquée. Les motivations sont modelées et modulées par conditionnement. Le chien de Pavlov a fourni le modèle de référence des motivations acquises. Un stimulus (un morceau de viande) est présenté à un chien associé à un signal (une sonnerie). Rapidement, le chien salive à l’écoute de la sonnerie. Ce schéma qui associe la satisfaction d’un besoin primaire (la faim) à un déclencheur (la sonnette) va servir à expliquer la plupart des motivations humaines. À chaque besoin primaire (faim, soif, sexualité, sécurité, etc.) peut être associé un produit de substitution : l’argent, l’alcool, les cigarettes, les canapés en cuir… À partir de ce schéma furent conçues les premières campagnes de marketing associant un objet de convoitise (une belle playmate) à un produit que l’on veut rendre désirable (une voiture, une bouteille de whisky, voire une tondeuse à gazon). L’essentiel étant que le public cible se mette à « saliver ». Il se trouve que l’un des premiers à introduire les méthodes du marketing aux États-Unis fut James Watson (père de la théorie du behaviorisme qui a été embauché par la firme Maxwell, après avoir été licencié de l’université pour cause de relations coupables avec l’une de ses étudiantes…). Un des autres pionniers du marketing du conditionnement fut Edward Louis Bernays, qui n’était autre que le neveu de Freud.
Si tous les besoins secondaires (argent, produits de luxe, café, cigarettes, etc.) qui attirent les consommateurs dérivent de quelques « besoins primaires », reste donc à déterminer la nature et le nombre de ces « besoins primaires ». De nombreux chercheurs vont s’atteler à la tâche pour les dénombrer. Et les « théories des besoins » vont bientôt pulluler. Une des théories les plus célèbres en son temps (complètement oubliée aujourd’hui) fut celle d’Henry A. Murray. En 1938, ce psychologue américain, autant inspiré par les comportementalistes que par la psychanalyse, propose dans son livre à succès Explorations in Personality, une liste d’une vingtaine de besoins (needs) fondamentaux. On y trouve l’alimentation, le sexe, le besoin de repos, mais aussi des besoins sociaux comme le désir de plaire, de s’exhiber, ou encore le goût de la domination. H. Murray évoque aussi un « besoin d’accomplissement » (« need of achievement ») qui, selon lui, s’exprime de différentes manières : dans l’investissement professionnel, la collection de timbres ou même le meurtre en série…
Sa théorie des motivations a le mérite d’ajouter aux besoins organiques, des besoins sociaux (le désir de plaire) et d’autres, de nature spirituelle, comme « le besoin de comprendre ». Mais sa théorie des besoins multiples va bientôt être supplantée par une autre, appelée à connaître un succès phénoménal : la pyramide de Maslow.
Le retour des instincts
Au début du 20e siècle, la notion d’instinct avait la faveur des psychologues. William James par exemple considérait, dans son ouvrage majeur, The Principles of psychology, que les humains étaient animés par des instincts multiples : aux « instincts physiologiques » (manger, boire, éviter la douleur, bailler, etc.), il ajoutait l’instinct de la marche qui pousse l’enfant à se redresser sur ses deux jambes et marcher, l’instinct d’imitation, l’instinct grégaire, l’instinct de propriété, l’instinct de pudeur, l’instinct d’amour qui se décline en sexualité et instinct maternel, et l’instinct de curiosité. Pour Freud aussi, les humains sont guidés par les instincts : le mot est équivalent chez lui à celui de pulsions.
Les instincts sont mobilisés y compris par les sociologues ou les économistes. Le sociologue William Thomas évoque un « instinct de la chasse » ou un « showing-off instinct » pour expliquer le désir de se mettre en valeur auprès des autres. L’économiste Thorstein Veblen évoque un « instinct de fabrication » pour évoquer le goût de certains pour les métiers artisanaux ou ceux du bâtiment. L’anthropologue Bronislaw Malinoswki considère aussi que la sexualité ou l’agressivité sont des instincts humains, modulés ou inhibés par la culture (La Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives, 1921).
La nature humaine redécouverte
Après avoir connu son heure de gloire, la théorie des instincts va perdre de son crédit. Des années 1960 aux années 1990 s’impose dans les sciences humaines l’idée que l’être humain est dépourvu de nature propre. Tout ce qu’il sait, tout ce qu’il fait, l’humain le doit à l’éducation ou à l’influence du milieu. Chez lui tout est acquis, appris. L’instinct est relégué au rang des notions fausses et dépassées. Les instincts guident l’animal ; l’être humain, lui, est guidé par la culture. Puis au début des années 1990, l’idée d’instinct va faire un retour inattendu. En 1994, le psycholinguiste Steven Pinker publie un livre au titre provocateur : L’Instinct du langage. Il y soutient que si la langue maternelle s’acquiert dans un milieu, la capacité de l’enfant à s’approprier cette langue n’est pas apprise. L’enfant est « programmé » pour parler, comme il l’est pour marcher, rêver, imaginer ou jouer. L’universalité des étapes du développement linguistique, l’aisance avec laquelle un enfant s’approprie sa langue maternelle est le signe d’un instinct inné.
Quelques années plus tard, l’anthropologue Sarah Hrdy publie Les Instincts maternels (1999). Elle s’en prend directement à l’idée que le désir d’enfants et les comportements parentaux répondraient simplement à des conventions sociales. Mais sa conception de « l’instinct » n’est pas celle d’un programme unique et inflexible. « L’instinct maternel » recouvre en fait une cascade de déterminismes – désir sexuel, désir de maternage, attachement mère/enfant – qui s’imbriquent plus ou moins bien, avec des ratés et des différences selon les personnes.
Dans les années suivantes, les tenants de la nouvelle « psychologie évolutionniste » vont réhabiliter la notion d’instinct en l’appliquant à de nombreux domaines : la morale, la religion, la créativité ou le sens esthétique(1).
La notion d’instinct comprend deux dimensions distinctes : la compétence et la propension. L’enfant qui se redresse pour marcher possède à la fois une compétence (l’équilibre) et une « envie » associée. On retrouve ces deux éléments dans l’acquisition du langage ou dans les jeux d’enfant.
Mais la notion d’instinct ne peut plus être entendue comme au temps de Karl Lorenz, comme un comportement aveugle, rigide et invariable. W. James suggérait déjà qu’un instinct est modulable.
(1) Denis Dutton, The art instinct : beauty, pleasure and human evolution, 2010 ; Anjan Chatterjee, The Aesthetic brain, 2013 ; Jesse Bering, The Belief Instinct : The Psychology of Souls, Destiny, and the Meaning of Life, 2012.
Se réaliser : une aspiration universelle
Abraham Maslow était un psychologue éclectique. Formé à la psychologie des comportements, il s’est intéressé à la psychanalyse ou à la théorie de la Gestalt, autre grand courant de psychologie de l’époque(5).
En 1943, pour tenter de mettre un peu d’ordre dans les théories, le jeune A. Maslow rédige un article appelé à faire date. Il y propose de regrouper les motivations humaines en cinq grands groupes d’importance hiérarchique. Son modèle sera popularisé plus tard par l’image de la « pyramide de Maslow »(6).
Au premier étage, se trouvent les besoins physiologiques les plus élémentaires : faim, soif et désir sexuel. S’y ajoutent en second lieu des « besoins de sécurité et de protection ». Au troisième niveau, se situent les « besoins d’amour » : aimer et être aimé. Au quatrième niveau, logent les besoins d’estime de soi. Enfin, tout au sommet, apparaît le « besoin de réalisation de soi » (self-actualization need).
À quoi correspond ce besoin que Maslow situait au sommet de sa pyramide ? Dans son article, le psychologue reste assez évasif et se contente d’exemples : « Un musicien doit faire de la musique, un artiste doit peindre, un poète doit écrire, s’il veut être vraiment heureux. » Et il conclut : « Ce qu’un homme peut faire, il doit le faire. Ce besoin nous pouvons l’appeler réalisation de soi. » Ce besoin deviendra par la suite un des piliers de la psychologie humaniste, et il va constituer une source d’inspiration des pratiques de « développement personnel » dont A. Maslow fut l’un des pionniers. L’être humain, nous dit-il, ne se satisfait pas de biens matériels, de confort physique et de sécurité. Il a également besoin de s’accomplir dans des activités créatives ou spirituelles qui donnent un sens à sa vie.
Ce « besoin de réalisation », d’autres psychologues vont lui donner, un peu plus tard, un autre visage. Pour l’Américain David McClelland, le « besoin d’accomplissement » n’est rien d’autre qu’un besoin de réussite qui peut s’exprimer dans les études, le travail, le sport, la science, l’art, etc. Autrement dit : chacun vise l’excellence dans son domaine de prédilection.
Se fixer des buts (et tenter de les atteindre)
Dans les années 1970, la psychologie entre dans une nouvelle ère : celle de la psychologie cognitive. Jusque-là, les psychologues focalisaient leur attention sur les ressorts (souvent cachés) des actions humaines : instincts, pulsions, besoins. Avec la psychologie cognitive, la perspective change : il ne s’agit plus de sonder les abysses inconscients de l’âme humaine mais de porter son regard sur les pensées et les aspirations conscientes des individus, la façon dont ils élaborent des buts et les moyens qu’ils se fixent pour y parvenir.
Un des premiers manuels de psychologie cognitive Plans and structure of behavior, publié en 1960 par Georges Miller, Eugene Galanter et Karl Pribram, introduit les notions « d’images », de « valeurs » et de « plans », dans l’étude des motivations.
Prenons l’exemple du sport. Il ne fait aucun doute que l’activité sportive plonge ses racines dans des forces inconscientes – besoin d’activité ? Goût du défi ou de la rivalité (que les Grecs appelaient « l’agôn » ?) – qui restent à décrypter. Mais l’approche cognitive focalise son attention sur une autre dimension. Le sportif se fixe des buts conscients : gagner une course, améliorer son record personnel, devenir un champion (au niveau de son université, sa ville, son pays, etc.). Cet objectif suppose de planifier son activité : objectifs de la saison, plans d’entraînement, mais aussi contrôler son alimentation, sa boisson, faire acte de volonté, surmonter ses moments de doute ou de fatigue (les coachs sont là pour l’aider). Ses réussites ou ses échecs vont ensuite faire l’objet d’évaluation et réévaluation (« De quoi suis-je capable ? Est-ce que je ne vise pas trop haut ? »). À partir des années 1970, l’approche cognitive des motivations va se déployer dans plusieurs directions : l’étude des plans d’action, ou comment l’esprit s’y prend pour transformer un but général en projet concret. Se fixer des étapes. L’examen des calculs de préférence ou comment chacun tente de concilier ses aspirations à long terme et ses envies à court terme ; l’étude du sentiment d’auto-efficacité (comme l’estime de soi), le rôle des émotions (comme peur de l’échec). Ces différents facteurs vont être décortiqués, conceptualisés et appliqués aux domaines de prédilection des recherches sur la motivation : le sport, mais aussi les études ou le travail.
De l’autodétermination à la volonté
Au début des années 2000, le paysage de la psychologie de la motivation a encore changé. Après avoir exploré tour à tour les instincts, les pulsions, les besoins, les buts et aspirations, de nouvelles tendances de recherches voient le jour. On manque de recul pour dégager les évolutions récentes, mais quelques inflexions notables sont faciles à repérer. L’une d’elles concerne la montée en puissance du thème des émotions (au point d’éclipser la notion de motivation dans les manuels de psychologie). Une autre tendance concerne l’importance accordée à l’autodétermination (« motivations intrinsèques ») et le rôle du « self-control ». L’étude des addictions (et des moyens d’y faire face) s’est imposée également comme un thème d’étude central(7).
Ce n’est pas un hasard si ces thématiques ont pris une telle importance. Nous vivons dans une société de l’hyperconsommation où les objets de convoitise (marchandises, divertissement) sont devenus omniprésents. Associés à d’autres évolutions comme la libération des mœurs ou le déclin des hiérarchies, l’individualisme et l’hédonisme sont devenus des normes dominantes. La culture de l’épanouissement personnel met l’individu contemporain face à un dilemme : tout s’offre à lui, tout lui semble permis. Mais si le désir est devenu sans fin, entretenu et stimulé par une offre pléthorique, l’individu reste aux prises avec ses propres envies. Chacun perçoit bien que la course effrénée aux plaisirs conduit à des impasses : la tyrannie des choix, la nécessité de contrôler ses envies et dépendances (tabac, alcool, graisses, sucre, écrans). La nécessité de reprendre sa vie en main contre ses propres démons intérieurs remet au goût du jour le thème de la volonté, autre nom du self-control. Le paradoxe est que la volonté, notion philosophique qui a eu son heure de gloire à la fin du 19e siècle avait été délaissée par la psychologie scientifique naissante.
De la cacophonie à la polyphonie
En matière de psychologie de la motivation, la cacophonie n’est donc pas qu’une impression. Le foisonnement va bien au-delà du bref survol des théories. Quelle leçon tirer de cette déroutante biodiversité conceptuelle ?
D’abord que les psychologues ne sont pas d’accord entre eux. Mais ça, on le savait. On peut remarquer aussi que les grands modèles apparus tour à tour sont inspirés par leur époque. Freud a construit un modèle psychologique (du conflit entre la sexualité et les interdits) dans une société européenne marquée par le puritanisme. Après la Première Guerre mondiale, il introduit la pulsion de mort après avoir découvert les névroses de guerre. La théorie des « besoins secondaires » (cigarettes, confort matériel, produits de luxe, etc.) apparaît en même temps que la société de consommation. L’idée d’un « besoin de réussite » ou « d’accomplissement » se forge dans l’Amérique du milieu du 20e siècle, quand l’idéologie du self-made man est à son sommet. Ainsi, les théories de la motivation en disent autant sur la société et ses psychologues que sur la nature du psychisme humain.
Pour autant, derrière le chaos apparent, il existe tout de même quelques convergences et dynamiques communes.
Les théories de W. James ou celle de Freud sont assez éloignées mais comportent aussi des convergences. Toutes deux, par exemple, sont fondées sur l’idée de « pulsions » ou « d’instincts » : deux mots qui sont équivalents à l’époque(8). Entre les deux théories, c’est le nombre et la variété des instincts qui diffèrent. Freud accorde une place centrale à la libido, l’agressivité et les pulsions d’autoconservation alors que pour W. James la gamme des instincts-pulsions est beaucoup plus large. Mais les deux théories s’inscrivent dans le cadre d’une vision darwinienne de l’être humain, lequel est mû par quelques pulsions vitales qui donnent sens à sa vie(9).
D’autres convergences entre théories éloignées sont notables. Tous les psychologues de la motivation admettent l’existence d’un conflit intérieur entre des motivations multiples et donc potentiellement rivales. Tous admettent aussi l’existence d’une instance de contrôle que Freud appelle le « moi », ou d’autres « la volonté » (Roy F. Baumeister).
La profusion des psychologies de la motivation a donc de quoi donner le vertige, et un travail de comparaison systématique entre les différentes théories reste encore à faire. Ce serait une des pistes possibles pour tenter d’y voir plus clair dans le maquis des concepts et modèles disponibles.
En attendant que faire face à cette anarchie spéculative ?
En l’état de nos connaissances (ou de notre ignorance !), force est de constater que la diversité des approches est irréductible. Il faut en prendre son parti et admettre provisoirement que cette biodiversité intellectuelle est aussi une chance. Dès lors qu’on ne prend pas chaque modèle pour vérité établie, mais pour ce qu’il est, à savoir une grille de lecture à la fois partiale (qui se focalise sur un aspect de la réalité) et partielle (construite à partir de certains présupposés), la diversité des approches peut être utilisée comme une sorte de boîte à outils : chaque instrument de pensée sert à mettre en lumière un aspect limité des motivations mais reste aveugle, inopérant, pour affronter d’autres aspects de la réalité.
Du coup, cet usage pragmatique des théories aidera, en attendant mieux, à fertiliser la pensée plutôt que l’enfermer dans un modèle unique. •
De quoi a-t-on vraiment besoin ?
Les humains ont besoin de nourriture, d’eau potable, et de soins pour survivre. C’est indiscutable. Mais quelle est l’étendue de ces « besoins primaires » indispensables à la vie humaine ? L’Américaine Virginia Henderson (1897-1996), fondatrice des études infirmières, avait tiré de son expérience dans les hôpitaux et de ses lectures (Maslow et Malinowski) une liste de quatorze « besoins humains fondamentaux ». En premier lieu, respirer. Cette évidence méritait d’être rappelée dans un milieu hospitalier où, à son époque, l’insuffisance respiratoire n’était pas prise en compte comme une souffrance à soulager. De même, affirmer que « boire et manger » serait un besoin primaire est une banalité si on ne précise pas qu’une alimentation équilibrée doit comporter tous les nutriments nécessaires pour se maintenir en bonne santé et mener une activité. « Se mouvoir et maintenir une bonne posture », n’avait également jamais été pris en compte comme un besoin fondamental avant que V. Henderson note ce fait : être immobilisé sur un lit ou une chaise devient rapidement, non seulement, un inconfort mais une vraie souffrance difficile à endurer. « Dormir », « se reposer », « être propre », « communiquer avec ses semblables », « avoir une occupation » doivent également faire partie selon elle des autres besoins fondamentaux sans lesquels une vie ne serait que simple survie.
De quoi manquent les plus démunis ?
La définition des besoins fondamentaux est aussi une question sensible pour les économistes soucieux de définir une sorte de bien-être minimal nécessaire aux populations humaines.
L’économiste chilien Manfred Max-Neef (1932-2019) a forgé sa propre liste des « besoins humains fondamentaux » à partir de ses études sur la pauvreté. Sa liste en comporte neuf. Au-delà des « besoins primaires » (se nourrir, se loger, se soigner) des besoins de subsistance (de protection et d’affection), s’ajoutent des besoins de « reconnaissance » et de participation à une vie communautaire. Les loisirs, le repos, la création et la liberté doivent aussi être intégrés dans la liste. Car un être humain, digne de ce nom, ne peut vivre sans posséder cet espace de liberté et de création, sans lequel il se sent proprement mutilé.
Il existe d’autres théories des besoins fondamentaux qui varient selon les auteurs et les perspectives mais elles ont toutes en commun d’élargir la gamme des besoins humains au-delà des stricts besoins physiologiques (se nourrir, se soigner) et des besoins sociaux (amour, reconnaissance). Selon la très populaire « théorie de l’autodétermination » (TAD), due à Edward Deci et Richard Ryan, l’aspiration à être autonome et à agir librement fait partie des besoins humains les plus élémentaires.
Ce ne sont pas les prisonniers, les esclaves ou les mères de famille débordées qui diront le contraire.
Notes
- (1) 2e édition, De Boeck, 2012.
(2) Même des sociologues et économistes se réfèrent à « l’instinct grégaire » ou « instinct de propriété ».
(3) Au moment même où il devient un des fondements de l’éthologie naissante.
(4) Pour une étude critique de la psychanalyse, sa naissance, ses développements, son héritage, voir : « Le destin de la psychanalyse », Sciences Humaines n° 52, 1995 ; « Quand Freud a abandonné l’inconscient », Sciences Humaines n° 236, 2012 ; « Freud : droit d’inventaire », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n°21, 2010.
(5) La « Théorie de la Gestalt » (forme ou configuration) est née en Allemagne dans les années 1920 et met au centre de son analyse la notion de « formes ».
(6) Pour information, il n’est nullement question de pyramide dans l’article princeps d’A. Maslow : l’image de la pyramide est une invention ultérieure de psychologues-coachs qui ont popularisé le modèle sous cette forme.
(7) Voir « Addiction : vivre sous emprise », L’Humanologue n° 2.
(8) Le mot « pulsion » a été choisi en français pour traduire le mot allemand « Trieb » qui signifie aussi instinct. En Allemand les deux mots existent mais sont quasiment synonymes. Freud utilise d’ailleurs alternativement l’un ou l’autre.
(9) Voir Lucille B. Ritvo, L’Ascendant de Darwin sur Freud, Gallimard, 1992.[↩]



