La conscience est à la fois une évidence et une énigme. À ce moment précis, vous êtes conscient d’avoir un texte devant vous et que c’est bien vous qui le lisez. Mais comment définir cette conscience ? Pourquoi existe-t-elle ? Où se trouve-t-elle ? Et les humains sont-ils les seuls à être conscients ? Pour dévoiler la nature de la conscience, il faut en démêler les multiples sens, sonder les arcanes du psychisme et remonter loin dans l’histoire de la vie.
La conscience est une énigme. Tout à la fois une évidence et une réalité fuyante. Une évidence : vous lisez ces lignes en sachant que c’est vous qui les lisez. Réalité fuyante, elle se dérobe dès qu’on cherche à la cerner. Car le mot conscience s’emploie dans des sens très différents. On parle de conscience pour évoquer l’état d’éveil, par opposition à l’état d’« inconscience » d’une personne évanouie ou dans le coma(1). Mais on emploie le même mot pour dire « j’ai la conscience tranquille » en lui donnant un sens moral. Quant à la « conscience politique » ou « conscience écologique », elle désigne le fait d’être, ou non, lucide.
On serait en droit d’attendre des philosophes et des psychologues un peu de clarté. Mais ils n’ont cessé de démultiplier les notions – « conscience phénoménale », « conscience d’accès », « conscience de soi », « conscience réflexive », « conscience noétique » – sans se mettre d’accord sur un vocabulaire commun.
Proposer ici une « bonne » définition n’aurait pas grand sens, et ne ferait qu’en ajouter une de plus aux dizaines déjà disponibles. Démêler l’écheveau des significations et dévoiler quelques enjeux cachés paraît une entreprise plus raisonnable.
Pour commencer, partons d’une première distinction courante entre la « conscience-attention » et la « conscience réflexive ».
• La conscience-attention est le fait de percevoir des choses et d’y prêter attention. Je suis assis sur une terrasse et je rêvasse. Mon attention est flottante. Tout à coup, une mouche se pose sur mon bras. Mon attention se focalise aussitôt sur l’insecte.
Cette « conscience-attention » s’accompagne d’un sentiment subjectif : je sens ses pattes sur mon bras. Elle s’envole, je vois une petite tache noire qui s’élève dans un bourdonnement. Les philosophes parlent de « conscience phénoménale » pour décrire cette perception subjective ; et les impressions associées – le bourdonnement, le mouvement, la couleur noire – sont appelées « qualia » par les philosophes de l’esprit(2).
• La conscience réflexive consiste à se percevoir soi-même comme celui qui ressent, perçoit ou pense. Une chose est de focaliser son attention sur la mouche (c’est la « conscience-attention »), une autre est de savoir que c’est moi qui la vois. Affirmer « je vois une mouche », revient à introduire un « je » : celui de l’observateur. La conscience réflexive, souvent assimilée au « cogito » (« je pense donc je suis » en latin) de René Descartes, souligne cette expérience ordinaire du sujet qui se perçoit lui-même en train de voir ce qui l’entoure.
Ces deux notions – « conscience-attention » et « conscience réflexive » – ne recouvrent pas, loin s’en faut, tout le spectre des états de conscience, mais elles peuvent servir de premières balises pour avancer. •
(1) On s’interroge d’ailleurs aujourd’hui pour savoir si des personnes qu’on a cru inconscientes (dans le coma profond) ne seraient pas en partie « conscientes » de ce qui les entoure.
(2) Pour une introduction aux théories contemporaines de la conscience, voir Annaka Harris, Une brève introduction à la conscience. Réflexion sur le soi, le libre arbitre et l’expérience du monde, Quanto, 2021.
1. Quel genre de conscience ont les animaux ?
La « conscience-attention » n’est certainement pas le propre des humains. L’antilope qui n’a pas encore conscience du prédateur qui s’approche est en danger. Qu’elle perçoive un indice de sa présence, aussitôt elle détale. Cette « prise de conscience » du danger a ici un rôle vital.
Tous les animaux disposent de différents dispositifs sensoriels qui leur permettent de détecter et analyser leur environnement puis de focaliser leur attention sur un objet donné. Mais est-ce qu’ils ressentent et éprouvent les mêmes impressions subjectives comme nous ? La souris qui a détecté la présence du chat manifeste tous les signes du stress : poussée d’adrénaline, accélération cardiaque, poils hérissés, etc. Elle fuit en une fraction de seconde ou au contraire reste figée et prostrée. Mais éprouve-t-elle une émotion comparable à ce que l’on appelle la peur, la terreur, ou la frayeur ?
La question n’est pas que théorique : elle est un sujet sensible quand il est question de souffrance animale. Le temps n’est pas si loin où il était admis – par des philosophes cartésiens, et les praticiens de l’expérimentation animale – que les animaux étaient semblables à des machines et ne ressentaient rien, pas même la douleur. Au passage, cela autorisait à torturer grenouilles, rats, chiens ou singes, sans trop de scrupules, au nom de la science.
Les choses ont changé. On se soucie aujourd’hui d’éthique scientifique et de souffrance animale et il est désormais admis que la plupart des animaux supérieurs (mammifères, oiseaux) ressentent la douleur et toute une gamme d’émotions. Mais qu’en est-il des poissons, des crustacées, des mollusques, et des insectes ? La réponse a été apportée récemment. Injectez un produit urticant dans les lèvres d’une truite, la réaction est immédiate : elle s’agite, se contorsionne et se frotte contre des rochers. Elle manifeste les mêmes réactions qu’un humain qui se gratte(1). Il est clair que le poisson souffre. Si on lui injecte maintenant un produit analgésique, le poisson cesse de s’agiter : signe qu’il ne ressent plus rien. Des expériences similaires ont été menées sur les poulpes ou les crabes, avec des résultats identiques. Concernant les insectes, la question de leur sensibilité reste ouverte car ils ne possèdent pas de neurones récepteurs à la douleur (« capteurs de nociception ») comparables à ceux des humains (ou des poissons). •
(1) Lynne U. Sneddon, « Pain Perception in Fish : Indicators and Endpoints », ILAR Journal, vol. 50 (4), 2009.
3. Les cochons ont-ils conscience d’eux-mêmes ?
Nombre d’animaux ont une conscience du monde extérieur (ils possèdent, on l’a vu, une conscience d’accès). Une grande partie d’entre eux éprouve des sensations subjectives (et donc une conscience phénoménale). Mais ont-ils conscience d’exister ? Observons le chat à l’affût : il s’approche d’abord de sa proie en cherchant à se rendre invisible. Et s’il cherche à ne pas être vu, c’est qu’il possède une « conscience de soi », au moins corporelle. Son corps s’impose d’ailleurs comme une évidence quand il se lave à grands coups de langue.
Mais sait-il que ce corps est le sien ? Le passage de la « perception de soi » à la « conscience de soi » exige une étape supplémentaire. Dans les années 1940, les psychologues défendaient l’idée que la « conscience de soi » était propre à l’homme. Elle survient quand l’enfant (vers 18 mois) atteint le « stade du miroir », soit sa capacité à reconnaître sa propre image dans le miroir. C’est la preuve de son accession à la pleine humanité. Le psychologue américain Gordon Gallup a voulu vérifier si des animaux pouvaient, eux aussi, accéder au stade du miroir et a conçu pour ce faire une ingénieuse expérience. Comme les enfants, les chimpanzés aiment se regarder dans un miroir. Comme les enfants, ils font des grimaces et des gesticulations comiques. Mais comment être vraiment sûr qu’ils savent que cette image est la leur ? G. Gallup a eu l’idée de peindre une tache de couleur sur le front d’un chimpanzé durant son sommeil. Au réveil, l’animal, habitué à se voir dans un miroir, remarqua aussitôt l’anomalie et se frotta le front (et non celui du miroir) : preuve qu’il savait que l’image dans le miroir, c’était lui. G. Gallup montrera ensuite que les gorilles et orangs-outans réussissent également le test(2). Les expériences de G. Gallup datent des années 1960. Depuis, le test du miroir a été appliqué chez bien d’autres espèces : éléphants, dauphins, perroquets ou raies. Devant un miroir par exemple, les dauphins jouent à faire des bulles. Les cochons passent aussi le test avec brio. Pour eux, il a fallu tout de même inventer une variante car le fait d’avoir des taches sur le museau ne les dérange pas plus que ça. Mais le cochon est capable de trouver un bol de nourriture situé derrière lui, déduisant de fait sa position à partir de son reflet dans le miroir (3) Ces expériences prouvent donc que des formes de « conscience de soi » existent dans le monde animal. Faut-il pour autant assimiler cette conscience de soi avec la « conscience réflexive », soit le cogito de René Descartes ? C’est une autre question qui mérite d’être examinée à part. •
(1) En 1936, Jacques Lacan prononce une conférence durant laquelle il emprunte le concept de « stade du miroir » au psychologue du développement Henri Wallon.
(2) G. Gallup, « Chimpanzee : self recognition », Science, 1970.
(3) « Les porcs aussi se reconnaissent dans un miroir », FuturaSciences, 2009.
4. Les plantes éprouvent-elles de la douleur ?
Si les animaux souffrent quand ils se blessent, pourquoi l’arbre ne souffrirait-il pas quand on lui coupe les branches, ou la salade quand on la mange ? Voilà une question éthique redoutable. Pour aborder cette délicate question, il faut repartir de la distinction entre la conscience d’accès (le fait de percevoir une chose et adapter son comportement en fonction) et la conscience phénoménale (le fait de ressentir : le plaisir, la douleur, la peur, la joie, etc.).
Que les plantes possèdent une « conscience d’accès », c’est-à-dire la perception de leur environnement, ne fait aucun de doute. Les plantes sont dotées de nombreux capteurs – les racines (pour l’eau et les sels minéraux) et les feuilles (pour les rayons solaires). Pour capter la lumière, les feuilles s’orientent vers elle. Ainsi, le tournesol se « tourne vers le soleil » en suivant son mouvement dans le ciel. Les racines ont aussi la capacité de s’orienter et se diriger vers leur source d’approvisionnement. À leurs extrémités se trouve l’apex, un récepteur tapissé de cellules ultra-sensibles qui détectent l’eau, l’azote, le phosphore ou le magnésium. Cet apex est donc une sorte de papille gustative qui oriente la pousse des racines vers les milieux les plus appétissants. Certaines plantes réagissent aussi aux agressions extérieures en émettant des molécules odorantes qui informent les plantes voisines. C’est le cas du hêtre qui émet une molécule spécifique pour attirer des insectes prédateurs qui neutraliseront l’insecte agresseur ! Tout se passe donc comme si le hêtre appelait un protecteur à la rescousse (voir encadré ci-contre « Le cri du haricot »). Faut-il en conclure que les plantes ressentent et communiquent leurs émotions ?C’est peu probable. Couper un brin d’herbe n’est sans doute pas plus douloureux pour la plante que lorsque l’être humain se coupe les cheveux ou les ongles. D’abord, parce que la douleur est associée à l’existence d’un système nerveux qui est propre au monde animal.
Chez les animaux, la douleur est un système d’alerte envoyé au cerveau afin de déclencher des réactions de protection. La douleur est donc un rôle adaptatif d’alerte associé à un système nerveux(1).
Mais la nature a inventé aussi toute une série de dispositifs d’alerte, d’information et de défense totalement inconscients et indolores. C’est le cas par exemple des réactions immunitaires. Nous disposons donc, comme tous les animaux, de deux types de système de traitement de l’information (avec et sans « ressenti »). De nombreux processus organiques très sophistiqués se déroulent en nous : nos cellules détectent les molécules d’oxygène et captent leurs électrons pour les transformer en énergie sans que nous ne ressentions rien. Nos anticorps détectent des corps étrangers et s’attaquent à lui dans l’indifférence générale de notre système nerveux. Il y a tout lieu de penser qu’il en va de même pour les plantes. •
(1) Les personnes atteintes d’une maladie rare – le syndrome de l’insensibilité congénitale – ne ressentent pas la douleur. Elles sont en danger permanent car elles peuvent laisser leur main sur une plaque électrique brûlante sans rien ressentir, au risque de graves brûlures !
Le cri du haricot
En 1996, Antoine Danchin publiait dans La Recherche un article intitulé « Le cri du haricot » dans lequel il montrait qu’un haricot attaqué par des pucerons émet une molécule qui attire les prédateurs des pucerons ! N’est-ce pas la preuve d’un système d’alerte comparable à celui du système nerveux ?
Pas forcément. Notre système immunitaire s’attaque en permanence à des intrus qui pénètrent à l’intérieur de l’organisme. Les réactions immunitaires des anticorps sont indolores. Un système d’alerte et de protection n’implique donc pas de ressenti subjectif.
Conclure que les plantes souffrent au motif que leurs organismes subissent un stress, lancent des alertes et se protègent est une déduction abusive.
5. Machines : ma chaudière a-t-elle un ego ?
Que les machines puissent un jour devenir « conscientes » fait l’objet de beaucoup de spéculations. Si l’intelligence artificielle (IA) devenait consciente, les robots ne pourraient-ils pas s’émanciper des humains et mener leur propre vie comme l’a récemment suggéré Blake Lemoine un expert de l’IA, ancien salarié de Google ?
Pour éviter de patauger dans les faux débats et d’entretenir les spéculations oiseuses, il faut en revenir aux différentes acceptions du mot conscience. Qu’une machine soit « sensible » à son environnement, c’est le cas du premier thermostat venu. Les régulateurs de chaudière sont équipés de thermomètres qui commandent l’arrêt ou la relance du chauffage en fonction de la température extérieure. Le thermostat perçoit et réagit à son environnement : on peut considérer la machine comme consciente (au sens précis de « conscience d’accès »). Nous sommes d’ailleurs cernés par de tels dispositifs conscients : capteurs d’incendie, portes automatiques, GPS voiture, etc.
La conscience d’accès s’avère donc à la portée d’un dispositif matériel et les panneaux solaires mobiles ou les caméras de surveillance font aussi bien que les tournesols.
Doter une machine d’une forme élémentaire de conscience de soi n’est pas si compliqué : il suffit de programmer un robot pour qu’il recharge seul ses batteries en fonction de ses besoins. On peut même imaginer qu’il réussisse le test du miroir. En lui collant un code barre sur le front, le robot XYZTCU pourrait facilement se reconnaître et s’auto-identifier.
Reste à savoir si ces machines ressentent quelque chose ? N’ayant pas de système nerveux, il n’y a aucune raison pour qu’on leur attribue une conscience phénoménale : ce qui vaut pour le végétal vaut a posteriori pour la mécanique.
S’il existe aujourd’hui des intelligences artificielles qui miment les réactions émotionnelles (pleurs, rires, cris de détresse ou message d’amour), il n’y a aucune raison d’affirmer que les machines éprouvent quelque chose en l’absence de système nerveux inclus dans un organisme vivant. La terre qui tremble, la pierre qui roule ou qui se brise sont « affectées » (au sens où elles se transforment sous l’effet de forces physiques ou chimiques) mais cela ne signifie pas qu’elles éprouvent des « affects ».
Du film intérieur à l’introspection
Dans la vie courante, il existe au moins deux façons de « penser à soi ».
• Nos rêveries ordinaires sont faites de petites scènes fictives plus ou moins réalistes. Je rêve de vacances et je me vois allongé sur la plage en train de regarder la mer. Je me suis disputé avec un collègue et je m’imagine en train de « rejouer le match » (en clouant le bec de mon rival). Les fantasmes (érotiques, héroïques), les angoisses, les souvenirs et les projets : voilà la substance de nos films intérieurs dont nous sommes à la fois scénariste, acteur principal et spectateur unique.
• Une autre façon courante de penser à soi relève de l’introspection. Les psychologues parlent aussi de « métacognition » pour décrire l’autoanalyse à laquelle se livre l’étudiant (qui prépare un examen), le sportif (qui prépare une compétition), celui qui entreprend un régime, et globalement toute personne qui s’interroge sur ses capacités ou le moyen de parvenir à ses fins. La métacognition peut être définie comme la capacité à raisonner sur ses propres conduites et ses propres savoirs.
6. Qu’est-ce que la conscience réflexive ?
Comme toujours, quand on parle de l’esprit humain, les mots nous jouent des tours. Le mot « réflexif » n’y échappe pas. « Réflexif » est associé à « réflexion » ou « réfléchir », mots ayant deux significations différentes. « Réfléchir », c’est d’abord penser (méditer, raisonner, imaginer, concevoir, gamberger, etc.). Mais réfléchir, c’est aussi « refléter », comme le miroir qui réfléchit les visages.
Lorsque William James parle du « courant de conscience », il parle des pensées intérieures. Elles prennent la forme de la rêverie ou d’une « réflexion » plus élaborée.
Dans le cogito de René Descartes les deux significations sont compactées : le premier terme « je » renvoie au retour réflexif sur soi, alors que « pense » désigne l’action de « réfléchir », au sens de concevoir, imaginer, ruminer ou raisonner. Évoquer la « conscience réflexive », sans préciser de quoi on parle entretient toutes les confusions possibles (et elles sont nombreuses au royaume des concepts). Par « conscience réflexive », on peut donc entendre la conscience de soi corporelle (celle qui éprouve la faim, la soif, le désir), la pensée réfléchie (les pensées intérieures) ou encore le fait de penser à soi, sous la forme de petit film intérieur ou d’introspection.
Parvenu à ce stade, si vous êtes perdu, c’est normal. L’essentiel est de retenir qu’il existe plusieurs types de consciences réflexives imbriquées les unes aux autres. •
7. À quoi sert la conscience ?
À chaque état de conscience, sa propre raison d’être. La « conscience-attention » est mobilisée, on l’a vu, quand on focalise son attention sur une chose afin de pouvoir répondre de façon adaptée. Exemple le plus simple : il faut avoir conscience de l’arbre devant soi si on ne veut pas s’y cogner.La conscience phénoménale (ressentir les choses subjectivement) plonge ses racines dans les sensations et émotions les plus primordiales. Derek Denton, physiologiste australien, a proposé une théorie de la « conscience primaire » à partir du phénomène de la soif (1). Comme « émotion primordiale », la soif provient d’un état physiologique – le manque d’hydratation, repéré par des récepteurs internes – qui se transmet au cerveau sous l’aspect d’une sensation subjective. La soif, la faim, la douleur, ou le désir sexuel, fonctionnent selon ce principe. Ce mode de régulation est différent de la respiration, qui suit un mode « automatisé ». Boire suppose une action intentionnelle car elle implique une action stratégique (trouver de l’eau). La conscience primaire a donc une fonction adaptative centrale chez les animaux dotés d’un système nerveux complexe, capable de fusionner les informations sensorielles en impressions globales subjectives(2).
Qu’en est-il de la conscience réflexive, propre aux humains, celle qui se présente dans nos têtes sous la forme des pensées intérieures ? •
(1) Derek Denton, L’émergence de la conscience. De l’animal à l’homme, Flammarion, 1998.
(2) Il existe différentes versions des théories neurobiologiques de la conscience : Gérard Edelman, Biologie de la conscience, Odile Jacob, 1991 ; Stanislas Dehaene, Le Code de la conscience, Odile Jacob, 2014 ; Antonio Damasio, Sentir et savoir. Une nouvelle théorie de la conscience, Odile Jacob, 2021.
8. Pourquoi se fait-on des films et se raconte-t-on des histoires ?
Piloter sa vie, c’est se poser de grandes et petites questions qui vont de « Où est passé le chargeur de mon téléphone ? » à « Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? » Les réponses allant rarement de soi, la conscience réflexive est justement cette partie immergée de l’iceberg mental qui tente d’élaborer des réponses à ces questions en tout genre. De là une élaboration psychique permanente (qui oscille entre la rêverie flottante, ruminations, spéculations et réflexion). S’y affrontent des options, des hypothèses, des petits calculs et des grandes résolutions. Comme elle doit gérer en parallèle des envies et des obligations multiples, on comprend aussi que cette conscience soit désordonnée, papillonnante et souvent tourmentée.
Si la conscience réflexive a un fort penchant à l’égocentrisme, ce n’est pas forcément parce qu’on s’estime le centre du monde mais simplement parce que sa fonction première est de résoudre des problèmes, anticiper, planifier, arbitrer, etc. Bref, de piloter une existence.
La conscience ? Au final, c’est une compagne aussi indispensable qu’encombrante. Un casse-tête à expliquer mais dont on ne saurait se passer. •
Les multiples visages de la conscience
• La conscience-éveil : le fait d’être éveillé (par rapport au coma ou au sommeil) et de percevoir le monde environnant.
• La conscience-attention : le fait de focaliser son regard sur une chose. Elle comporte deux facettes : la conscience d’accès et la conscience phénoménale.
• La conscience d’accès : terme introduit par le philosophe Ned Block pour désigner le fait de repérer une chose et de modifier son comportement en fonction, comme voir un obstacle sur sa route et détourner ses pas.
• La conscience phénoménale : le fait de ressentir subjectivement quelque chose, la douleur, ou la chaleur par exemple. La chaleur correspond objectivement à une température donnée : le fait d’avoir « chaud » est un ressenti, que les philosophes désignent sous le nom de « qualia ».
• Le flot de conscience : pour William James, c’est l’ensemble des pensées intérieures : impressions, rêveries, réflexions qui défilent en tête. Le psychologue Endel Tulving parle de « conscience noétique »
• La conscience réflexive : au sens le plus général, le fait de se percevoir comme être pensant. C’est le cogito de René Descartes. Mais le terme est utilisé parfois pour désigner la conscience de soi corporelle (reconnaître son corps comme sien), la réflexion (sous forme de rêverie ou de pensées rationnelle) et l’introspection (le fait d’observer penser et agir).
Ce petit florilège est loin de décrire tous les usages du terme : au 19e siècle quand Victor Hugo rédige son poème « La conscience », il parle de la culpabilité ; quand Karl Marx évoque la « conscience de classe », il évoque les représentations collectives.
Au début du 20e siècle, Edmond Husserl veut faire de sa philosophie (la phénoménologie) une science de la conscience. Il se démarque explicitement du cogito de R. Descartes qui centre son analyse sur le sujet pensant. Pour E. Husserl « toute conscience est conscience de quelque chose » : il entend par là que le sujet pensant ne peut être détaché de son rapport avec le monde.



